Berlin, 25 janvier 1850.—J'ai été hier soir à un concert à Charlottenburg, où la musique n'était guère écoutée, chacun étant préoccupé de ce qui doit se passer aujourd'hui. La bataille parlementaire s'engage ce matin.

Il m'est revenu, de bonne source, que M. de Persigny voit, en secret, un assez mauvais monde politique, et que, ne pénétrant dans l'intimité d'aucun salon, il se livre, soit par humeur, soit par ennui, soit par instinct, à un entourage qui n'est pas convenable pour sa position officielle. Il intrigaille aussi, dans le sens que j'indiquais il y a quelque temps. On l'écoute, on le berce de l'espoir de réussir, mais on n'engage rien de sérieux avec un agent et un gouvernement qu'on ne regarde, ni l'un ni l'autre, comme sérieux.

Berlin, 26 janvier 1850.—Hier au soir, à un bal chez le comte d'Arnim-Boitzenburg, les Meyendorff m'ont raconté que M. de Persigny leur avait fait la veille une longue visite, pendant laquelle il leur avait développé sa thèse bonapartiste, impérialiste, soutenant que c'était la seule corde populaire en France, et, pour preuve, il a fini par dire que dans les hameaux de France, on trouvait des familles entières agenouillées devant les images de l'Empereur Napoléon, demandant le retour de l'Empire! Quel conte effronté! Il s'est, à ce bal, approché de moi et m'a demandé des nouvelles de ma fille, en me disant qu'il avait eu l'honneur de faire sa connaissance chez M. de Falloux, dont il prétend être depuis dix-huit ans l'ami intime[ [219].

Berlin, 27 janvier 1850.—Hier, à onze heures du soir, les débats sur le Message Royal n'étaient point encore terminés; il y avait grande chance pour qu'on adoptât l'amendement Arnim, qui propose d'ajourner à deux ans la loi d'organisation de la Chambre des Pairs, et, qu'en tout cas, cette Chambre fût tout entière à vie, et non héréditaire; double concession qui rendrait la mesure illusoire, et ne ferait que confirmer l'incertain dans le provisoire. C'est triste, c'est grave, c'est fatal!

Le Ministre d'Autriche, Prokesch, après être resté enterré pendant six jours dans les neiges, et le Prince de Leiningen, frère de la Reine Victoria, sont arrivés de Vienne, le premier restant à Berlin, le second se rendant à Francfort-sur-le-Mein. Tous deux sont enchantés du jeune Empereur. Ils disent que, si la Prusse n'est pas aimée à Vienne, l'Angleterre y est tout particulièrement haïe, et la France nullement comptée.

L'armée autrichienne a pour chef réel le jeune Empereur, dont le chef d'État-major, général de Hess, est sous ce rapport l'habile instructeur. Tous les ordres aux troupes, toutes les mesures militaires émanent directement de l'Empereur, sans intervention, ni contre-seing ministériel. Ceci n'est pas sans importance. Leiningen a aussi été très frappé de la tenue du prince Félix Schwarzenberg; il dit que c'est le ministre le plus décidé et même le plus audacieux qu'on puisse rencontrer.

Berlin, 28 janvier 1850.—L'amendement Arnim a passé à une petite majorité, qui n'aurait pas même existé si quinze Polonais ne s'étaient abstenus de voter. Le paragraphe du Message Royal, relatif aux fidéi-commis, a été rejeté, parce que plusieurs députés de la droite, ayant faim et sommeil, s'étaient retirés! On voit, par là, où on en est ici, en fait de mœurs parlementaires. Le Ministère, qui ne voulait qu'un replâtrage, a été satisfait sans l'être. Le Roi se dit mécontent, et cependant, j'ai la crainte qu'il ne finisse par jurer cette déplorable Constitution, aussitôt que la Première Chambre aura sanctionné l'œuvre de la Seconde.

Quelqu'un me mande de Paris avoir vu M. Guizot, et ne l'avoir trouvé ni abattu, ni irrité, mais calme et ferme. Il dit, en parlant de l'état des esprits dans l'Assemblée et dans ce qu'on appelle encore la société, qu'on n'est pas assez inquiet, mais qu'on est trop découragé.

Berlin, 29 janvier 1850.—Une personne qui arrive de Vienne m'a dit que le prince Schwarzenberg poursuivait sans relâche un projet de traité commercial avec les États italiens, à la grande fureur de lord Palmerston; le Cabinet de Vienne déclare qu'aussi longtemps que l'Angleterre confiera sa diplomatie à ce Ministre, il la tiendra pour non avenue dans les questions continentales et ne s'en inquiétera en aucune façon. Ce dont on est mécontent à Vienne, c'est du Pape, de sa faiblesse, de ses tergiversations; aussi Rome est-elle devenue le point le plus malade de l'Italie. Ici, on est triste, inquiet, préoccupé des intrigues multipliées de ces derniers jours, qui ont amené le vote d'avant-hier. Une chose curieuse, c'est que le comte d'Arnim-Boitzenburg dit maintenant à qui veut l'entendre que le fameux amendement n'est pas de lui, mais de Radowitz; qu'il n'a fait que lui prêter son nom. Les quinze députés polonais disent que, s'ils se sont abstenus de voter, c'est que le Gouvernement leur a fait promettre des concessions inespérées pour le Grand-Duché de Posen, s'ils s'abstenaient de voter sur ce même amendement que le Cabinet déclarait la veille ne pouvoir jamais admettre. Vis-à-vis d'autres députés, on a fait agir la séduisante volonté, les prières du Roi. Celui-ci déclare qu'on l'a fait parler contre sa pensée. Bref, c'est un gâchis abominable, honteux. La gauche bat des mains. Cette déplorable comédie est, à mes yeux, le dernier coup qui sape le chancelant édifice, car, lorsque personne n'a confiance en son voisin, que personne ne sait sur quelle pensée s'appuyer, ni où en trouver une sincère et ferme, on perd bientôt le courage de son opinion, on reste comme paralysé, on perd jusqu'à l'instinct de la défense personnelle, et on se laisse tout doucement glisser vers l'abîme qui est tout prêt à recevoir sa proie.

Berlin, 31 janvier 1850.—On disait hier que le Roi viendrait dimanche prochain en ville, prêter serment à la Constitution de 1850, dans la grande Salle Blanche du Château, où a siégé la Diète de 1847. Il y aura des tribunes pour les spectateurs. Je n'augmenterai assurément pas le nombre des curieux!