Johannisberg, 13 septembre 1841.—Je suis arrivée ici hier à deux heures par une chaleur extrême. Je connaissais déjà ce lieu-ci; on y a fait peu de changements. La vue est très étendue, très riche, mais je trouve celle de Rochecotte, qui est analogue, plus gracieuse, tant à cause de la forêt qui couronne ma maison, que par la végétation de la Loire et des coteaux qui sont en face de moi, et qui rendent la vallée plus verte et plus belle. Ici, les vignes seules envahissent tout. Le château est très grand, et les appartements spacieux, mais assez pauvrement meublés. J'y ai été reçue à merveille, non seulement par les maîtres de la maison, mais par bien d'autres personnes de ma connaissance; mon cousin Paul Medem, qui aime autant retourner à Stuttgart comme Ministre que d'aller à Vienne comme Chargé d'affaires; M. de Tatitscheff, à peu près complètement aveugle, et Neumann qui retourne demain à Londres.
Je ne sais aucune nouvelle; le prince de Metternich dit qu'il n'y en a pas. Il est fort aise de la chute des Whigs en Angleterre, et fort gracieux pour M. Guizot; il regrette qu'on ne lui envoie pas le duc de Montebello à Vienne; il reçoit des lettres humbles de M. de Flahaut, et commence à trouver qu'un Ambassadeur qui fait d'avance des platitudes doit être plus facile à manier que tout autre. Du reste, rien n'est encore officiellement connu sur le mouvement diplomatique français. On attend aujourd'hui les Apponyi, venant de Paris, et s'arrêtant ici avant de se rendre en congé en Hongrie; ils apporteront, croit-on, quelque chose de positif sur la nomination de l'Ambassadeur de France à Vienne.
Johannisberg, 14 septembre 1841.—Je suis venue à bout de ma course à Kreuznach, qui a pris toute ma journée d'hier. Je ne suis revenue qu'à huit heures et demie du soir; j'ai dû traverser le Rhin dans l'obscurité, ce qui m'a fait un très médiocre plaisir, malgré la beauté du spectacle, car les bateaux à vapeur portant des réverbères, les lumières des rivages se reflétant dans la rivière, les masses des rochers grandis encore par les ombres de la nuit, tout cela faisait un effet imposant, dont je n'ai joui qu'à moitié, parce que j'avais un peu peur. A Kreuznach, j'ai passé plusieurs heures avec la Princesse de Prusse, toujours parfaite pour moi; j'ai eu le chagrin de la trouver fort changée, inquiète de sa santé, fatiguée par les eaux, et, jusqu'à présent, n'en éprouvant pas d'autre effet. J'ai dîné chez elle avec le comte Maltzan.
Le prince de Metternich a reçu, hier, la nouvelle officielle de la nomination de M. de Flahaut à l'ambassade de Vienne: cela lui plaît médiocrement. Le reste du mouvement diplomatique français n'était pas connu.
M. de Bourqueney est fort à la mode ici. Le Prince, sans le connaître personnellement, a beaucoup loué sa façon de faire à Londres, quoiqu'il ait ajouté qu'un diplomate collaborateur du Journal des Débats était une des étrangetés de notre époque.
Johannisberg, 15 septembre 1841.—Hier, je n'ai pas quitté le château de toute la journée, quoiqu'il fît très beau. J'étais bien aise de me reposer; d'ailleurs, on est ici trop occupé à recevoir toutes les personnes qui se succèdent pour songer à la vie de campagne proprement dite.
Mayence, 16 septembre 1841.—J'ai quitté le Johannisberg hier, fort touchée de toute la bienveillance des maîtres du lieu, et fort aise de mon séjour auprès d'eux. Je suis arrivée ici de bonne heure. J'y ai trouvé Mme de Binzer, Paul Medem et le baron de Zedlitz qui m'y attendaient; le baron, poète connu, est maintenant le successeur de Gentz, auprès du prince de Metternich, pour je ne sais quelle publication politique. Pendant que je dînais avec tout ce monde, trois coups de canon ont signalé le bateau à vapeur sur lequel la Princesse de Prusse remontait le Rhin pour se rendre, par Mannheim, à Weimar. Le bateau relâchant dix minutes ici, à trente pas de l'auberge, j'ai été passer ces dix minutes à bord avec la Princesse. Elle ne s'y attendait pas, et m'a témoigné la plus aimable satisfaction de cette petite attention.
La soirée étant chaude et belle, nous avons été nous promener en calèche autour de la ville, dont les environs sont jolis, et voir la statue de Gutenberg, par Thorwaldsen, qui est d'un beau style. En rentrant, nous avons appris qu'un courrier des Rothschild, arrivant de Paris, avait apporté la nouvelle d'une petite émeute à Paris, et d'un coup de pistolet tiré sur le duc d'Aumale, mais qui ne l'a pas atteint[ [39].
Metz, 18 septembre 1841.—Je suis arrivée hier soir ici, accompagnée d'une pluie diluvienne, qui rend les voyages fort peu agréables. J'ai trouvé à l'auberge le général d'Outremont, qui a longtemps commandé à Tours. Il est en inspection à Metz, et a demandé à me voir; il m'a parlé des troubles de Clermont comme plus sérieux encore que ceux de Toulouse; en effet, le journal qu'on vient de me prêter en parle très gravement.
Paris, 20 septembre 1841.—Me voici donc rentrée dans la grande Babylone. Barante, le bon et excellent Barante, guettait mon arrivée; il a passé la soirée ici, et voici ce qu'il m'a appris: les troubles de Clermont ont eu, ont peut-être encore le caractère le plus grave; c'est une véritable Jacquerie, et les manifestations sont plus inquiétantes que tout ce qui s'est vu en France, depuis 1830[ [40]. Barante, après trois ans et demi d'absence, est frappé et effrayé des dégradations en tous genres, et surtout dans la morale politique, qui se manifestent ici. Il disait spirituellement qu'il n'avait point encore vu, ici, un homme en estimant un autre. Il va aller passer six semaines chez lui, en Auvergne, puis restera l'hiver ici, et ne retournera qu'au printemps à Saint-Pétersbourg. Sainte-Aulaire est parti, il y a quarante huit heures, pour son nouveau poste à Londres. Sa femme ne le rejoindra qu'au mois de février, et Mme de Flahaut n'ira à Vienne qu'après avoir marié sa fille Émilie, pour laquelle il ne se présente pas encore d'épouseur.