L'événement d'hier (car, dans ce pays, chaque jour a le sien) a été l'acquittement vraiment scandaleux du National[ [42]. Il faut convenir que nous avons ici de bien mauvais visages.
Paris, 1er octobre 1841.—J'ai vu hier, chez moi, M. Guizot, auquel je voulais parler en faveur de Charles de Talleyrand, qui, j'espère, ira bientôt rejoindre M. de Sainte-Aulaire à Londres. M. Guizot m'a appris que c'était décidément lord Cowley qui serait ambassadeur à Paris. C'était le choix désiré ici. Sir Robert Peel a refusé à lord Wilton et au duc de Beaufort des charges de Cour, disant qu'il fallait, auprès d'une jeune Reine, des personnes plus sérieuses, et d'une moralité moins douteuse. Le duc de Beaufort a refusé l'ambassade de Saint-Pétersbourg, et le marquis de Londonderry celle de Vienne. Tous deux voulaient Paris; ils ont beaucoup d'humeur de ne pas l'obtenir, et forment déjà un petit centre d'opposition.
M. Guizot explique comme ceci les deux nominations, assez singulières, de M. de Flahaut, comme ambassadeur à Vienne, et de M. de Salvandy à Madrid. C'est qu'il a trouvé de bonne politique d'enlever l'un à M. Thiers et l'autre à M. Molé. C'est une admirable explication, et très utile aux intérêts du pays!
Courtalin, 3 octobre 1841.—Je suis arrivée hier soir ici, après avoir dîné et couché à Jeurs, chez Mme Mollien. Me voici au milieu de toute la famille Montmorency, dont une grande partie se trouve ici en ce moment.
Rochecotte, 7 octobre 1841.—Me voici enfin rentrée dans mon petit Palazzo où je suis arrivée hier dans la matinée, enchantée de m'y retrouver, et de voir tous les arrangements et embellissements qui y ont été faits pendant mon absence.
Rochecotte, 12 octobre 1841.—J'ai employé tous les derniers jours à l'arrangement de ma nouvelle bibliothèque et au placement des livres. Cela m'a un peu fatiguée, mais fort amusée. Mon fils et ma belle-fille Dino sont arrivés, ainsi que ma nièce Fanny et sa gouvernante qui ont passé quelques jours à Paris, après mon départ.
J'ai eu hier la visite de la Supérieure des Filles de la Croix, de Chinon, cette sainte fille qui, au printemps dernier, venait d'être administrée quand je fus la voir; cette bonne sœur prétend que c'est depuis ma visite qu'elle a commencé à aller mieux. Elle m'a apporté des chapelets, et a désiré prier dans ma chapelle; elle a enlevé ma lithographie d'une chambre où elle l'a trouvée, et n'a pas eu beaucoup de peine à me décider à fonder une place d'orpheline dans l'établissement qu'elle dirige. J'ai donc acquis le droit d'envoyer une orpheline du village de Saint-Patrice, dont Rochecotte fait partie, recevoir une éducation chrétienne chez ces excellentes dames, et je vais procéder aujourd'hui au choix.
Rochecotte, 14 octobre 1841.—On est fort occupé à Paris de la nouvelle face des affaires d'Espagne. La guerre civile y est vraiment rallumée; tout cela fait horreur, et tournera, en définitive, au massacre de l'innocente Isabelle[ [43]. La Reine Christine n'a aucune envie de quitter Paris, où elle s'amuse. Elle a la terreur de rentrer en Espagne, dont elle parle avec dégoût et mépris. Elle passe, auprès de tous ceux qui la connaissent, pour spirituelle, aimable et au besoin courageuse; mais naturellement paresseuse, aimant son plaisir, s'y livrant tant qu'elle peut, et au désespoir de jouer, forcément, un rôle politique; aimant beaucoup les enfants qu'elle a de Munoz, et se souciant très peu de ses filles Royales.
Rochecotte, 24 octobre 1841.—J'ai eu hier, quelques lettres à nouvelles. Voici ce que dit Mme de Lieven: «L'Angleterre est dans un trouble visible des nouvelles d'Amérique, et les spéculateurs de tous les pays sont fort alarmés; il est bien difficile que la guerre ne sorte pas de toute cette complication de Grogau[ [44], ajoutée à celle de Mac Leod. Quant à l'Espagne, on voit tout dans les journaux. Les tentatives d'insurrection échouent partout; Espartero fait son devoir en punissant, mais quelle pitié de voir tomber ce qu'il y a de plus élevé et de plus brillant en Espagne! La mort de ce Diego Leon, l'idole de l'armée et de Madrid, fait verser des torrents de larmes à la Reine Christine. Je ne sais comment elle se tirera des publications d'Olozaga: elle les désavoue, mais personne ne croit à ses désaveux. On a demandé le renvoi de France de Christine. Naturellement, le gouvernement refuse et continuera son hospitalité à la nièce de la Reine des Français. Je ne crois pas que Salvandy parte tout de suite pour son poste de Madrid. Sainte-Aulaire plaît à Aberdeen; Flahaut part seul ces jours-ci pour Vienne.»
La duchesse d'Albufera me mande que Mme la duchesse de Nemours est grosse, à la grande joie de la Reine, et qu'à Compiègne, ce ménage, si longtemps troublé, avait l'air en bon accord.