Rochecotte, 25 octobre 1841.—J'ai eu hier une lettre de M. de Salvandy dont voici l'extrait: «Il n'est pas impossible que, dans une douzaine de jours je reçoive l'ordre du départ. Vous avez vu, Madame la Duchesse, ce qui s'est passé à Madrid, cette insurrection, ses premières apparences, son brusque dénouement. Nous avons eu ici toutes les illusions imaginables; nous les avons affichées, criées, mises dans nos actes publics et particuliers, dans nos rapports avec le gouvernement espagnol, avec son Ministre, avec tout le monde. Le Ministre a demandé le renvoi de la Reine Christine, qu'on lui a justement et durement refusé, mais si durement qu'on ne sait ce que feront et diront ceux de Madrid. Jusque-là, les relations sont à peu près interrompues. On ne peut rien savoir avant une dizaine de jours. Maintenant, nous sommes fort déconcertés de toutes nos sottises; nous cherchons à sortir de là tout doucement; au premier bon vent on pressera mon départ. Dans cette position sans dignité, je me trouve, seul, en situation tolérable, parce que je n'ai partagé aucune de ces folies. Je les ai notoirement contredites; l'Espagne m'en sait gré. Elle me demande de partir; j'indique deux ou trois points, sur lesquels je désire avoir satisfaction. Ils me seront accordés; par là, nous aurons un peu meilleur air, mais je suis confondu de cette manière de conduire les affaires de ce monde.»

M. de Salvandy m'annonce sa visite ici, en se rendant en Espagne.

Rochecotte, 6 novembre 1841.—On me mande que l'ambassadeur de Russie à Paris vient de recevoir un courrier de son souverain, avec l'ordre de partir dans huit jours pour Saint-Pétersbourg. On se perd en conjectures...

Rochecotte, 11 novembre 1841.—La duchesse d'Albuféra me mande que la véritable raison du voyage d'hiver que l'Empereur Nicolas fait faire à son Ambassadeur, le comte Pahlen, est pour éviter qu'il ne fasse le compliment du Jour de l'An au Roi, comme doyen du Corps diplomatique. On dit même que, pour avoir le moins ancien des Ambassadeurs à Paris, il va remplacer Pahlen par M. de Bouténieff, mais ce n'est qu'un on dit.

Rochecotte, 16 novembre 1841.—Hier, au moment de nous mettre à table, j'ai vu arriver M. de Salvandy; je pensais qu'il allait à Madrid. Point du tout. Ennuyé d'être sans cesse questionné, à Paris, sur les motifs de ses délais, sur l'époque de son départ, il a résolu de faire une tournée de châteaux, pour ne pas avoir à répondre aux curieux! Il venait de Pontchartrain, et doit, d'ici, aller chez Mme de Maillé, et chez d'autres de ses amis. Il dit que la session des Chambres sera orageuse à Paris, et que les embarras viendront des concurrences ministérielles de MM. Dufaure et Passy.

Rochecotte, 18 novembre 1841.—M. de Salvandy est parti hier, après le déjeuner; il avait reçu, la veille, d'atroces nouvelles d'Espagne, où les massacres anarchiques continuaient, et où il paraît que la présence d'un Ambassadeur de France est enfin désirée par Espartero. M. de Salvandy suppose donc qu'il traversera bientôt les Pyrénées. Avant de partir, il nous a conté une anecdote assez drôle. Il a rencontré, il y a quelques jours, M. et Mme Demidoff, chez la duchesse Decazes; il n'y avait que trois ou quatre personnes dans le salon, la conversation y était presque générale: on y parle de l'histoire qui circule à Paris en ce moment, que Mlle Rachel se serait vendue à M. Véron pour 200000 francs. Sur cela, M. Demidoff, avec un air et une façon inimitables, s'est écrié: «Voyez la puissance de l'argent!» Les personnes qui étaient là, après un coup d'œil involontaire à Mme Demidoff, se sont tues. Une visite, annoncée peu après, a fort heureusement rompu ce silence.

J'ai eu, hier, une lettre de Mme de Lieven. Elle dit que la Reine d'Angleterre a été désappointée de ne pas accoucher de deux jumeaux; elle comptait que le prince de Galles serait accompagné d'un duc d'York[ [45]. L'Angleterre a fait passer une note pour demander l'explication de la concentration des troupes françaises vers les Pyrénées, et pour annoncer qu'elle ne souffrirait pas que nous portassions la guerre en Espagne. Elle a arrêté des velléités très vives d'y soutenir, par du canon, les amis de la Reine Christine. Cette Reine est au désespoir qu'on veuille se servir d'elle comme prétexte; elle dit, en parlant d'elle-même, que ses chances sont finies, qu'il ne faut pas s'en occuper; elle ne veut pas rentrer en Espagne, disant qu'elle ne manquerait pas d'y trouver le sort de Marie-Antoinette.

Nous avons lu, hier au soir, dans le salon, un éloge de Mme de Rumford, fait par M. Guizot, et qu'il m'a envoyé; je le trouve un peu âpre, avec des phrases très longues; bref, il manque de grâce, mais non pas d'esprit.

Rochecotte, 27 novembre 1841.—J'ai eu des lettres de mon gendre, de Carrare, du 17. Ils devaient être dès le lendemain à Florence, mais ils ont éprouvé une tempête de dix-huit heures dans le golfe de la Spezzia, des dangers, des avaries; enfin, ils se trouvaient heureux d'être à terre, dans un voiturin, car il n'y avait pas eu moyen de débarquer leur voiture. Les détails qu'il me donne sont cruels. Ma pauvre Pauline était fatiguée, épuisée, anéantie. Elle avait eu le pressentiment que sa traversée tournerait mal, car elle me mandait, de Gênes, qu'elle prenait cette route avec une extrême répugnance.

Rochecotte, 28 novembre 1841.—J'ai eu une lettre de Pauline, de Lucques, qui ajoute des détails graves à ceux que son mari m'avait donnés. Ils ont failli sombrer, et ils ont gagné, de leur personne, un rocher de la côte dans une nacelle. Mon gendre a manqué être englouti; enfin, c'est un vrai sinistre! Il me tarde bien de savoir ma chère Pauline se reposant enfin pendant quelques semaines à Florence. Pendant les terribles heures qu'ils ont passées en mer, deux navires ont péri, corps et biens, devant Livourne.