Nice, 2 janvier 1842.—J'ai été, hier soir, avec les Castellane, à la réception officielle du gouverneur de Nice[ [48]. Il est d'usage, ici, qu'au premier jour de l'An, toutes les personnes du pays qui sont présentées à la Cour et tous les étrangers aillent, les hommes en uniforme et les femmes en grande parure, à cette réception. On est censé aller féliciter le Roi et la Reine de Sardaigne. Cela ressemble un peu à un drawing-room de Londres, et pas mal à un des grands raouts diplomatiques de Paris. Il y avait quelques figures étranges, mais, à tout prendre, du beau monde; on y étouffait. Quelques parties se sont formées dans le dernier salon, où il faisait moins chaud; les glaces et les rafraîchissements circulaient, et les fleurs qui, ici, ne manquent nulle part, s'y trouvaient en profusion, ainsi que beaucoup de lumière. Le tout ensemble avait bel air. J'ai fait deux fois le tour des salons, une fois au bras de mon gendre, et l'autre, au bras du duc de Devonshire qui me soigne beaucoup. La Grande-Duchesse y était couverte de diamants, mais pas en beauté, car elle n'avait rien autour du visage, ce qui la vieillissait. La Princesse Marie est mieux aussi quand elle est moins parée.
Nice, 3 janvier 1842.—Je ne puis dire combien les églises, ici, me déplaisent; on a beaucoup de peine à s'asseoir; on est entouré d'une population sale, dégoûtante, qui crache et vous infecte de vermine. Puis, l'architecture est toute gâtée par de vilains lambeaux d'étoffe d'or et de soie, tous passés, tous déchirés, du plus vilain effet. Le chant des pénitents, qui forment ici des confréries, n'est pas mélodieux. Excepté ce que j'ai vu au collège des Jésuites, rien de ce qui est religieux ne m'a édifiée ici. Dans les rues, vous êtes assaillis par les plus hideux mendiants; tous les escaliers sont encombrés par eux, et d'une saleté telle, qu'on rentre avec des jupons bons à jeter.
Nice, 4 janvier 1842.—Il fait gris et humide; c'est à se croire à Brighton. C'est le troisième jour de cet agréable temps, qui fait ici l'effet d'une trahison. Quand il fait clair, on est constamment sous la menace d'une maladie inflammatoire, parce que le vent aigre combat victorieusement l'action ardente du soleil, qui ne rend le vent que plus dangereux; et quand le soleil se cache, le vent, à la vérité, cesse, mais alors, on a devant soi ce grand drap gris de la mer, qui a l'air d'un linceul prêt à vous envelopper; autant être à Paris ou à Londres!
On me mande, de Paris, que la condamnation de Dupoty sera probablement attaquée, comme illégale, à la Chambre des Députés[ [49]. Cependant, la nomination de M. Sauzet à la Présidence, et cela à une grande majorité, est un bon début pour le Ministère. On ne sait comment se passera le retour de Madrid de Salvandy, qui n'a pas voulu remettre ses lettres de créance à Espartero. Les Ambassadeurs à Paris trouvent qu'il a eu raison, et qu'il y a un exemple de pareille chose sous Louis XIV.
Nice, 5 janvier 1842.—On m'écrit, de Paris, que le second procès de la Chambre des Pairs ne sera ni long ni difficile. Les révélations faites par les accusés, condamnés à mort et qui ne seront pas exécutés, permettront d'arrêter et de mettre en accusation une soixantaine d'individus, mais toujours de la même classe; on se bornera à n'en mettre en jugement que quatre ou cinq, qui sont un peu au-dessus de la classe des ouvriers, et sont les plus compromis. On dit que ce qui résultera de plus important de cette seconde affaire, c'est la manifestation des liens existant entre les communistes, les égalitaires et la société réformiste dont sont MM. Arago, etc., etc., et dont M. Dupoty était le secrétaire.
On est fort occupé de la question d'étiquette qui, en Espagne, arrête Salvandy. M. Guizot dit qu'il a envoyé des instructions très précises à Salvandy de revenir, si Espartero persiste à ne pas vouloir lui permettre de présenter ses lettres à la petite Reine. On s'attendait à son retour. C'est faire bien peu de cas de la France que de laisser partir son Ambassadeur, parce qu'il réclame une chose toute naturelle. Quand Cellamare et je ne sais plus quel autre ambassadeur sont venus à Paris, ils ont remis leurs lettres de créance à Louis XV, âgé de six ans, et non pas à M. le duc d'Orléans, Régent. Cela se dit et se répète beaucoup, mais ne fait pas d'effet à Madrid.
Nice, 6 janvier 1842.—Il a neigé hier, plusieurs heures de suite, à Nice! et cela par un vent qui nous glaçait, tout accroupies que nous étions auprès de la cheminée, dans laquelle je fais une énorme consommation de pommes de pin et de petites branches d'olivier, qui se vendent à la livre, ici; je m'y ruine sans parvenir à me réchauffer.
Nice, 7 janvier 1842.—Il a neigé, hier, à peu près tout le jour; la neige a si bien tenu que, sur la terrasse qui sépare ma demeure de la mer, et qui est une promenade publique, tous les gamins de Nice se sont rassemblés et ont fait, en poussant des cris sauvages, de grosses boules de neige, qu'ils lançaient ensuite, insolemment, en hurlant de la façon la plus animale, à la face des passants. J'ai regardé ce singulier spectacle de mes fenêtres, car je ne suis pas sortie de la journée.
Mon grand salon me désole pour deux motifs: le premier, parce qu'il n'y a pas moyen de le chauffer; le second, parce qu'il m'a valu, de la part de la Grande-Duchesse, une demande de soirée. Les Castellane ayant appuyé la motion, j'y ai consenti, quoique à regret, parce que c'est toujours plus ou moins un embarras, et que je suis profondément paresseuse. J'ai donc livré mon salon à la Princesse Marie, à Fanny et à Pauline; j'ai chargé mon gendre de tous les arrangements matériels, et j'ai déclaré que je ne me mêlerais de rien, que de payer et de faire des révérences aux invités. Cela convient à la jeunesse! La Grande-Duchesse veut un quadrille et elle met tout Nice en mouvement pour cela. Cela doit avoir lieu lundi prochain, le 10; il y a cent cinquante personnes sur ma liste. Cela s'appellera un thé dansant. Le quadrille sera de douze dames représentant les mois, et de quatre enfants, représentant les saisons; je sais mal les détails, ne m'en mêlant pas. C'est, au fait, la Grande-Duchesse et Pauline, qui est plus en train, ici, que je ne l'ai vue depuis longtemps, avec le comte Eugène de Césole, qui arrangent tout chez la Grande-Duchesse. Je ne livre mon salon que le matin même du jour.
Nice, 11 janvier 1842.—Ma soirée a eu lieu hier; ce n'était pas précisément un bal, mais un thé, avec un peu de musique, après lequel on a dansé trois contredanses, une mazurka et deux valses; tout était fini à une heure.