A l'occasion du départ du comte Pahlen de Paris, notre Mission, à Saint-Pétersbourg, a eu ordre de ne pas aller à la Cour le jour de la Saint-Nicolas, et tout le monde s'est dit malade. Ordre alors à M. de Kisseleff et à tous les Russes de ne pas paraître aux Tuileries le Jour de l'An. A ce sujet, Barante me mande ceci: «Je m'attendais depuis longtemps à ce que la bizarre idée de manifester ses sentiments personnels, en dehors de la politique de son Cabinet, conduirait l'Empereur à la nécessité d'une détermination tranchée; je crois, pourtant, qu'encore à présent, il tâchera qu'elle ne le soit que le moins possible. Il est très probable qu'il y aura un retard indéfini au retour du comte Pahlen.»

Du reste, notre Ministère a la majorité, et paraît très satisfait.

Nice, 13 janvier 1842.—On m'écrit, de Paris, que M. de Salvandy a, décidément, ordre de revenir avec tous ses attachés. Son ambassade aura été de courte durée. Nous voici aussi mal avec l'extrême Midi qu'avec l'extrême Nord de l'Europe! Tout le monde s'accorde à dire que la prétention d'Espartero était inadmissible et que c'est l'Angleterre qui a soufflé le feu!

Nice, 16 janvier 1842.—A Saint-Pétersbourg, on a déprié Casimir Perier[ [50] de plusieurs soirées où il était invité, et, par ordre supérieur, les loges, à droite et à gauche de la sienne, au théâtre, restent vides. Où tout cela conduira-t-il?

Nice, 17 janvier 1842.—J'ai fini hier ma matinée chez la femme du gouverneur, la comtesse de Maistre, qui était en famille: sa belle-sœur[ [51], non mariée, a l'esprit fin; M. de Maistre cause avec distinction, et Mme de Maistre a l'air de la meilleure femme du monde. J'ai passé là les moments les plus agréables, comme conversation, que Nice puisse offrir.

Nice, 19 janvier 1842.—Il a fait hier, une journée charmante; aussi me suis-je promenée à pied avec mon gendre pendant deux heures, flânant le long de la mer; regardant les pauvres galériens travailler au port; examinant les effets du soleil sur la mer et ses brillants reflets sur les montagnes, dont le dernier plan était couvert de neige; suivant des yeux les navires avec leurs voiles latines, et échangeant, de temps en temps, quelques mots de politesse avec des connaissances qui, attirées par ce jour d'exception, faisaient comme nous.

Mme de la Redorte mande, de Paris, que rien n'égale les ovations que le parti carliste fait au Chargé d'affaires de Russie, M. de Kisseleff, depuis l'éclat des susceptibilités: il a été reçu triomphalement à leur club, sans même avoir demandé à l'être. Du reste, il est invité au grand bal des Tuileries, et on suppose qu'il s'y rendra. Elle dit aussi que les rapports de M. Guizot et de Mme de Lieven ont pris un caractère tel que l'opinion s'en émeut, et qu'il est possible qu'on en parle à la Chambre des Députés. Les journaux, à ce qu'il paraît, ne s'en gênent pas.

Nice, 20 janvier 1842.—J'ai passé ma matinée d'hier à préparer les atours d'un quadrille, qui était confié à ma direction. Après le dîner, j'ai coiffé mes quatre dames. Elles ont fait, avec beaucoup de succès, leur entrée au bal avec leurs quatre cavaliers; Pauline et Fanny en bleu et noir, Mme de Césoles et une dame italienne en rose et noir, toutes quatre couvertes de diamants, portant de très bonne grâce la mantille espagnole. M. de Césoles et Frédéric Leveson, fils de lord Granville, étaient les cavaliers bleus, le comte d'Aston et un jeune Russe, les cavaliers roses. Le bal était joli, parfaitement éclairé, avec un grand nombre de costumes soignés et élégants, mais il me semble que notre quadrille était le plus joli; Mme de Césoles et Pauline ont été les reines de la fête. Mme de Césoles a une figure toute espagnole, et quoique fatiguée par six enfants coup sur coup, elle est encore, à l'aide d'un peu de parure, fort jolie; elle est très douce, et gentille personne. Pauline est ici en beauté; elle y est, de plus, très à la mode, très fêtée, un peu la première partout; cela plaît à tout le monde, même aux plus sages, et cela lui donne un entrain qui l'embellit.

Nice, 21 janvier 1842.—J'ai reçu une lettre du duc de Noailles, qui me dit le mariage de sa fille avec leur cousin Maurice. Il consacre ensuite quatre pages à me faire l'éloge du talent de Mlle Rachel; à me dire qu'il lui donne des conseils pour jouer Célimène, et que le conseil principal consiste à aimer beaucoup, tout le secret du rôle étant là.

Hier, il a fait très beau, et j'en ai profité, pour faire à pied, avec mon gendre, l'ascension d'une montagne imposante, qui sépare le vieux Nice du nouveau. On a fait une route tournante, par laquelle on gravit assez commodément cette montée; en haut, on a devant soi une vue de mer qui, à certaines heures, permet de distinguer non seulement les îles Sainte-Marguerite, mais encore la Corse; à droite et à gauche, on plonge, comme dans un panorama, sur la nouvelle et la vieille ville; et enfin, en se retournant, on est en face de toute l'enceinte des collines qui enferment Nice du côté du nord; ces collines sont plantées, semées de villas, d'églises, de couvents, et ont en arrière-plan d'assez beaux rochers qui eux-mêmes s'appuient sur des pics couverts de neige. La variété et l'étendue des points de vue rendaient cette promenade intéressante. Au haut de la montagne, sur une plate-forme assez vaste, se trouvent les vestiges d'un ancien fort ruiné.