Hier, j'ai été, avec la Grande-Duchesse et une assez nombreuse société, en France, c'est-à-dire de l'autre côté du Var, au château de Villeneuve, qui appartient à M. de Panis, gentilhomme riche et considérable de Provence, que j'ai connu, autrefois, chez une de ses cousines. Il passe ses hivers dans ce château auprès du Var; il l'a restauré, et sans le badigeonnage jaune dont il a coloré les anciens murs et les grosses tours, il serait remarquable de construction, comme il l'est de vue et de situation.
Nice, 7 février 1842.—Une migraine m'a fait manquer, hier, un des grands amusements de l'Italie, le jour du Dimanche gras, c'est la bataille des confetti: tout le monde était sur le cours, se jetant des dragées; les personnes que j'ai vues le soir ne pouvaient plus remuer leurs bras, tant elles avaient lancé de bonbons. Cela se passe aux joies et aux cris de tous les gamins, qui hurlent d'une telle sorte que je les entendais de mon lit. Un petit navire de guerre français est en rade ici. L'équipage a débarqué et s'est promené sur le Cours, les matelots, en habits de fête, dansant une danse qui leur est particulière. On dit que cela a été fort joli. Mon gendre a invité les officiers de ce brick à venir ce soir au spectacle qu'il donne chez lui.
Il y a ici un singulier usage pendant le Carnaval: le matin, toutes les rues sont pleines de masques et l'entrain va jusqu'à la folie, mais à la chute du jour, les masques tombent, et tous ceux qui appartiennent à des Confréries se revêtent de leurs habits de pénitents; hommes et femmes, cierges en mains, ils suivent les processions qui, au même instant, sortent de chaque église au son des cloches; le curé, sous le dais, portant le Saint-Sacrement, clôt la marche. Partout où passent ces processions, qui ont un aspect fort singulier, car il y a des pénitents gris, blancs, noirs et rouges, tout ce qui se trouve de monde dans les rues se jette à genoux; les pénitents chantent et agitent leurs cierges; cela a quelque chose de plutôt sinistre que d'édifiant. Les processions finies, les bals masqués commencent. Ces processions sont destinées à expier ou à contre-balancer les folies du Carnaval!
Nice, 8 février 1842 (Mardi gras).—Ma matinée d'hier s'est passée à fabriquer les costumes de Pauline. La Grande-Duchesse lui avait prêté des diamants qui, avec ceux qu'elle a et les miens, ont produit le plus bel effet. Elle était fort en beauté, et s'est très bien tirée du rôle difficile de la duchesse de Chevreuse dans Un duel sous Richelieu, qui est un mélodrame à grands effets; un duo-bouffe, chanté par deux Italiens, a séparé le drame de la petite pièce, les Héritiers, dans laquelle mon gendre, jouant le rôle d'Alain, a été supérieur. Toute la troupe a bien joué; la salle était très jolie, et tous les accessoires très bien. Les acteurs sont venus souper chez moi, où la Grande-Duchesse m'a fait l'heureuse surprise d'arriver. Elle a voulu qu'on bût à ma santé, ce spectacle ayant été donné pour ma fête, qui était le 6 février, mais qu'on avait dû remettre à cause du dimanche. Tout n'a fini qu'à deux heures du matin: c'était un peu fatigant, mais on y a mis une telle obligeance pour moi, que je n'ai pu qu'en être fort reconnaissante et en conserver un agréable souvenir.
Nice, 9 février 1842 (Mercredi des Cendres).—Hier, j'ai pu prendre part à tout ce qui a marqué ici les folichonneries carnavalesques. D'abord, un déjeuner dansant chez une grande dame russe, dont la maison est au milieu d'un des plus beaux jardins de Nice; de là, on s'est rendu au Corso où la bataille des confetti avait déjà commencé. J'étais avec la Grande-Duchesse, la Princesse Marie et Fanny; après avoir fait un tour en calèche, nous avons été nous placer sur une terrasse réservée, d'où nous avons grêlé, sur les passants, des dragées; on nous en jetait, de bas en haut, et les plus élégants, au lieu de dragées, jetaient de petits bouquets de violettes et de roses. Pour jeter les dragées, on a des espèces de cuillères, avec lesquelles on lance très loin; les femmes tiennent, devant leurs yeux, des masques en fil de fer, car ces dragées, lancées avec force, ne laissent pas de faire très mal, quand elles atteignent la peau. Ce qui vraiment est singulier, mais réel, c'est l'espèce de rage qui gagne les plus calmes: on finit par en perdre la tête. Pauline était la plus animée de tout le Corso. On me racontait que feu l'Empereur d'Autriche François II, qui, assurément, n'était rien moins que vif et animé, se trouvant à Rome lors du Carnaval, était devenu comme enragé à cette bataille. Le beau monde est le plus acharné: le peuple ne songe guère qu'à ramasser les dragées. La musique militaire jouait au bout du Cours; le temps était superbe, aussi est-on resté jusqu'à la nuit close à l'air, sans avoir froid. A huit heures et demie, bal chez d'autres étrangers, incomparablement le plus joli, le mieux arrangé et le plus gai de tous ceux qui ont été donnés ici.
La Grande-Duchesse m'a conté une nouvelle qui lui fait de la peine. C'est le mariage de la Princesse Alexandrine de Bade avec le Prince héréditaire de Cobourg. Il lui est amer de voir tous les partis possibles échapper pour sa fille tandis que, vraiment, la Princesse Marie est beaucoup plus agréable, plus distinguée et plus riche que sa cousine. La Grande-Duchesse s'inquiète du sort de sa fille après elle, surtout depuis la mort de la Reine douairière de Bavière. Elle a aussi des inquiétudes pour les Wasa, qui sont horriblement dérangés dans leur fortune.
Nice, 10 février 1842.—Le temps était incomparable hier, le mois de mai n'est pas plus beau à Paris: aussi, après l'office des Cendres et le déjeuner, avons-nous voulu en profiter. Les Castellane, dans leur petite voiture traînée par deux poneys corses, Fanny, le comte Schulenbourg, mon beau-frère, venu de Milan, me faire une petite visite, et moi, à ânes, avons été à Villefranche, petit port de mer situé pittoresquement. On y arrive par un chemin assez difficile, mais où les points de vue sont admirables. Un vaisseau de guerre sarde sortait du port, et nous l'avons vu, du haut du fort qui sert en même temps de prison d'État, appareiller et faire la manœuvre nécessaire pour prendre le vent, afin de sortir de la rade, et gagner la pleine mer. Ces mouvements, lents et précis, d'un beau bâtiment, glissant sur une mer de lapis et de diamants, dont les voiles blanches sont éclairées par un soleil du midi, forment un des plus beaux spectacles qui se puissent rêver, et un de ceux qui saisissent le plus la pensée aussi bien que les yeux!
Nice, 17 février 1842.—J'ai reçu hier cette lettre du pauvre Salvandy: «Depuis mon retour, j'ai été saisi d'un sentiment uniforme et profond de découragement, de dégoût et d'ennui. La goutte s'y est mêlée, plutôt comme un secours que comme un surcroît, car elle m'a dispensé de sortir, de voir du monde. Ce n'est que depuis quelques jours que je suis entré en communication avec les salons. Il me faudrait des volumes pour vous dire toutes les choses qui, à mon retour, m'ont émerveillé et attristé. Ainsi, j'ai reçu une approbation entière sur tous les points, sauf sur les longs délais que j'avais mis à quitter Madrid, tandis que, dans le monde, j'étais accusé d'avoir agi trop précipitamment. J'ai trouvé, dans la société assez restreinte où je devais me croire des amis, une malveillance qui m'a blessé. J'ai trouvé que ce temps de mes délais, que j'avais accordé à préparer la politique qu'on voudrait adopter (si on pouvait en adopter une), avait été employé à préparer l'opinion contre moi. Les belles dames savaient une foule de mots de mes dépêches, la plupart controuvés, bien entendu, ou étrangement dénaturés, et c'étaient précisément celles des belles dames de Paris, dont je croyais pouvoir attendre le plus de défense, parce que ce sont elles qui ont, avec le chef et les hauts employés du département, le plus de relations. Cependant, comme il m'a fallu envoyer toutes mes notes aux grandes Cours, il m'en revient une approbation flatteuse; Sainte-Aulaire m'écrit que ce sont des monuments de droit public qui resteront; Bresson me fait dire les mêmes choses de la part de la Cour de Prusse.
«La position ministérielle, ici, me paraît très précaire. Vous verrez le chiffre de notre majorité d'hier: huit voix seulement, sur la question des incompatibilités; je ne suis pas éloigné de croire qu'elle sera plus forte sur les adjonctions électorales, mais MM. de Lamartine, Passy, Dupin, Dufaure, parleront contre le Ministère; en supposant que, malgré cet effort, on l'emporte, il restera un ébranlement auquel je ne crois pas qu'on résiste. Qu'arrivera-t-il alors? Un Cabinet sans Thiers ou Guizot est bien difficile à former, plus difficile à soutenir, et si l'un n'était plus possible, l'autre ne le serait pas encore. Je suis fort en dehors de ce mouvement. Le jour de mon arrivée, pris de la goutte, je me hâtai de me présenter chez le Roi, le Prince Royal, la Reine Christine, et chez M. Guizot, convaincu que je ne le pourrais plus le lendemain; en effet, j'ai été cloué sur mon fauteuil pendant plusieurs jours.»
Mme de Lieven m'écrit aujourd'hui ceci: «Le succès du Roi de Prusse à Londres a été complet. Il a plu à la Cour, à la ville, aux saints, aux littérateurs, au peuple; même ce qui, à distance, nous a paru un peu trop sentimental, a réussi là-bas. Je veux dire tous ces actes de dévotion avec Mrs Frey[ [53], etc... On dit qu'il s'est occupé sérieusement de quelque union des Églises anglicanes et luthériennes, et que sous ce rapport, il résultera quelque chose de son voyage en Angleterre. Je doute que cela plaise à ses sujets; ceux qui sont à Paris frondent beaucoup.