«La fête que le duc de Sutherland a donnée au Roi a été une féerie. On dit qu'il en a été extrêmement frappé. On croit avoir remarqué en lui quelques signes d'ennui de la vie de Cour. Les soirées de la Reine ne l'ont pas diverti, ni sa conversation, c'est qu'aussi... Ah! mon Dieu!... et ce beau mari jouant aux échecs, précisément comme un automate!
«Sainte-Aulaire continue de plaire aux Anglais, et sa femme vient de partir pour aller le rejoindre. Barante attend le retour de Pahlen; il y a des personnes qui doutent de ce retour: nous verrons.
«Le Carnaval a été superbe; le bal du duc d'Orléans plus magnifique qu'aucun bal de l'Empire ou de la Restauration. Maintenant, on s'enfonce dans les questions intérieures; le Ministère combat toutes les réformes et les réformistes sont assez forts.
«Lehon ne reviendra plus ambassadeur ici. Les Cowley ouvrent leur maison la semaine prochaine.»
Il est vrai que le voyage du Roi de Prusse à Londres a souverainement déplu à Berlin. On a trouvé que c'était trop de déplacement, trop d'argent, trop de courtoisie pour un si grand souverain à l'égard d'une Reine si peu parente. L'amour-propre et l'avarice nationaux en ont souffert. Les cadeaux que le Roi a emportés ont été magnifiques, et ce voyage de quinze jours, où en Angleterre il a été l'hôte de la Reine, lui aura coûté un million d'écus, ce qui pour la pauvre Prusse est énorme. De plus la combinaison religieuse dont parle Mme de Lieven est précisément ce dont on ne veut pas en Prusse. Le feu Roi, qu'on honorait tant, a failli troubler son pays, en se mêlant trop de liturgie et de dogme: il en est resté des germes d'humeur dans le pays, incommodes pour le gouvernement; si on va encore remanier tout cela, on agitera les esprits, ce qui pis est, les consciences, et on jettera un mauvais ferment de plus dans un pays dont la corde religieuse est très sensible.
Nice, 21 février 1842.—J'ai été hier au couvent de Saint-Barthélemy. Il est ici d'usage d'aller chaque dimanche de Carême entendre Vêpres, tantôt dans un des couvents, tantôt dans l'autre, dont Nice est entouré. Toute la population s'y transporte, mange et boit devant les églises; on y vend des jouets et des fleurs. La musique, la danse sont défendues pendant le Carême, ce qui fait que les plaisirs populaires sont réduits à la mangeaille. Les grandes masses de monde, les calèches, les ânes et les chevaux de selle des étrangers qui s'y mêlent, rendent le coup d'œil animé et joli.
Nice, 23 février 1842.—On vient de m'apprendre la mort de ce pauvre Pozzo di Borgo. Pour lui-même, comme pour les siens, il valait mieux que cette triste vie végétative se terminât. Il laisse 400 000 francs de rente, la moitié à son neveu Charles, mari de Mlle de Crillon, avec son hôtel de Paris et sa villa de Saint-Cloud; le reste à des parents en Corse.
Nice, 25 février 1842.—Nous avons eu, hier, de ma fenêtre, un spectacle plein d'angoisse. Il faisait une tempête terrible, qui même n'est pas encore calmée aujourd'hui; de pauvres navires ont lutté tout ce temps contre la fureur des flots, et nous sommes restées longtemps à guetter leur sort; heureusement aucun n'a péri.
Je suis sortie, malgré cet horrible temps, pour aller porter mon offrande à une quête qui se faisait pour les sœurs de Saint-Vincent de Paul, à l'hospice même qu'elles dirigent. J'y ai vu Mlle de Maistre, la fille aînée du Gouverneur, âgée de vingt et un ans, qui y fait son noviciat de sœur de la Charité. Elle a une vocation prononcée et paraît heureuse; on la dit spirituelle et très instruite; c'est le cas de toute sa famille; sa figure est très agréable, intelligente et sereine.
M. Pasquier, à ce que l'on m'écrit, reçoit les compliments sur sa nomination à l'Académie française. C'est M. Molé qui recevra M. de Tocqueville, et M. de Barante recevra M. Ballanche. J'ignore qui recevra M. Pasquier. M. de Tocqueville succède à M. de Cessac, ancien Directeur au Ministère de la Guerre sous l'Empire; ce n'est pas un éloge saillant à faire; il est même difficile d'en tirer parti, pour qui que ce soit, mais surtout pour M. de Tocqueville, qui n'est, ni par son âge, ni par les habitudes de son esprit, de ce temps-là. Il a parlé de son embarras à M. Thiers, qui lui a dit qu'il pourrait peut-être lui être utile et lui fournira quelques données intéressantes, possédant des lettres de l'Empereur à M. de Cessac, qu'il allait lui envoyer. En effet M. de Tocqueville reçoit le lendemain, sous enveloppe, une lettre de Napoléon à M. de Cessac, mais dont la première ligne contient ceci: Mon cher Cessac, vous êtes une bête. C'est M. de Tocqueville lui-même qui écrit cette drôlerie à son cousin, le marquis d'Espeuil qui est ici. M. d'Espeuil a épousé Mlle de Chateaubriand, proche parente de M. de Tocqueville.