Nice, 27 février 1842.—J'ai une lettre de M. de Barante, qui paraît moins sûr du retour du comte Pahlen à Paris. La vraisemblance est un retard indéfini, jusqu'à ce que quelque incident le termine, d'une façon ou d'une autre. En attendant, Périer est à Saint-Pétersbourg dans une situation officielle convenable, mais la société continue à le tenir au ban de proscription; elle veut se montrer offensée dans ses sentiments de respect et de patriotisme.

Barante me dit de meilleures paroles sur la situation intérieure. Les quarante et une voix de majorité paraissent avoir une grande importance, les opposants, de toutes nuances, ayant mis tout leur espoir sur cette discussion. Le Ministère lui-même n'espérait guère un chiffre si élevé. Le discours de M. Dufaure et celui de M. de Lamartine ont été accueillis par les Centres avec une sévérité sans égards; toute parole qui semblait conforme aux doctrines de la gauche excitait des murmures. Enfin, il y a une certaine réaction en faveur de l'ordre et de la conservation; il s'agit de voir si elle aura quelque influence sur les élections; la France se trouverait alors en meilleur état que depuis dix ans. Voilà, du moins, les expressions de Barante qui, à la vérité, est assez optimiste.

Il me dit aussi que M. de Chateaubriand, qu'il rencontra à l'Abbaye-au-Bois, chez Mme Récamier, est devenu grognon, taciturne, mécontent de tout et de tous. La tâche de Mme Récamier est difficile, car il s'agit de calmer l'irritation d'un orgueil malade et de suppléer aux émotions du succès, qui ont été la seule affaire et la seule affection de la vie de M. de Chateaubriand. Je n'ai jamais éprouvé la moindre sympathie pour cette nature sèche et vaniteuse.

Nice, 3 mars 1842.—C'est ce soir que nous fêtons la Mi-Carême par un spectacle, dont je serais charmée d'être débarrassée, non pas que j'en augure mal, mais parce que je trouve que ce genre de plaisir, pour ne pas faire fiasco, exige des soins et des peines, au delà de ce qu'il vaut. D'ailleurs, les Castellane m'ont remis le soin de faire les invitations et j'ai les doigts usés à force d'écrire des adresses. De plus, c'est moi qui, à la lettre, fabrique les quatre costumes de Pauline et ceux de Charles de Talleyrand; puis ils ont voulu que je leur fasse étudier leur rôle. C'est moi qui recevrai toute la compagnie; j'ai à jouer une mauvaise petite scène de rien, à la vérité, dans la seconde pièce, mais encore faut-il la savoir et la dire; et enfin c'est moi qui donne le souper des acteurs. C'est vraiment un peu rude! En fait, n'ai-je pas passé ma vie à être tyrannisée par l'un ou par l'autre? Me soumettre est encore, ce me semble, ce que j'ai le moins oublié de ma vie passée; et j'ai quelquefois obéi plus de travers que maintenant.

Nice, 4 mars 1842.—Je suis un peu engourdie ce matin. Le spectacle d'hier a été long et suivi d'un souper d'acteurs qui a encore prolongé la veillée. Il m'a semblé qu'on s'était amusé. Le plus joli du spectacle a été le prologue, composé par mon gendre; c'était une critique assez bien faite du précédent spectacle, où un très gentil garçon a singé les différents acteurs et où il a proposé, pour remplacer la prima donna, censée indisposée subitement, une jeune débutante. Alors, deux enfants vêtus en petits laquais du siècle dernier, ont apporté une petite chaise à porteurs, dorée et surmontée d'une couronne de bougies allumées, et dans cette chaise à porteurs, ma petite fille Marie, en costume complet du temps de Louis XV, perruque poudrée, grande robe, force diamants. Vous n'avez rien vu de si joli, de si digne, de si posé, de si gracieux. Elle est entrée et sortie de sa chaise, et a fait le tour de la scène, tout à fait en grande dame. Ce prologue a été charmant et a eu un succès fou. Pour moi, comme une sotte, je me suis mise à pleurer d'attendrissement, en voyant les grâces de cette chère enfant. Le mélodrame a été fort bien joué; le Malade imaginaire pas assez su, ni battu assez chaud: d'ailleurs, le tout a rendu le spectacle démesurément long. Les costumes du mélodrame étaient magnifiques et dans le Malade imaginaire, exactement ceux du temps de Molière. Enfin, les trois couplets de la fin, pour Madame la Grande-Duchesse, étaient charmants et du meilleur goût.

Nice, 14 mars 1842.—Le prince Wasa est arrivé hier de Florence, où il a laissé sa femme, pour faire une visite de quelques jours à sa belle-mère, la Grande-Duchesse Stéphanie, qui, je crois, s'en serait bien passée. Elle l'a promené tout aussitôt dès son arrivée, et nous les avons rencontrés sur la goélette française, commandée par M. de Clérambault que nous avions été visiter, les Castellane, Fanny, Charles de Talleyrand et moi, ainsi que le yacht de lord Ranelagh, qui sont tous deux à l'ancre dans le port de Nice. M. de Clérambault a été le camarade de mon fils, M. de Dino, lorsque celui-ci servait dans la marine; j'ai été bien touchée de voir dans sa cabine, autour du portrait de sa mère, un chapelet et un petit crucifix que le Pape lui a donnés, sous la condition qu'il les suspendrait dans sa cabine, ce qu'il observe religieusement. Ce jeune officier s'est fort distingué à la prise de Saint-Juan d'Ulloa[ [54]; il y a été décoré à vingt-huit ans. Quelle folie de mon fils de n'avoir pas suivi la même marche!

Nice, 15 mars 1842.—La matinée d'hier a été tout entière consacrée à la belle nature. La Grande-Duchesse avait arrangé un pique-nique de vingt personnes, dont nous étions. Nous avons été en voiture, chacun de notre côté, jusqu'à un cabaret, situé au haut d'une montagne, qui s'élève entre la baie de Nice et celle de Villefranche; puis, en coupant, par une autre montagne, on a été à Beaulieu, où on a déjeuné sous de grands oliviers; après quoi, on est monté à ânes, et le long d'une corniche assez étroite, qui côtoie la baie de Saint-Soupir, on s'est rendu à Saint-Hospice, où se trouvait le yacht de lord Ranelagh. Le temps était si beau et la mer si calme, la distance si courte, que même moi je me suis risquée; cependant, non seulement le vent n'était pas contraire, mais il y en avait si peu que nous n'avancions guère, et que nous avons mis une heure et demie pour rentrer à Nice, ce que l'on fait, le plus souvent, en une demi-heure.

Nice, 18 mars 1842.—Mme de Lieven mande qu'on est fort content à Londres et à Paris de la conduite de Sainte-Aulaire à Londres, mais qu'il n'en est pas moins vrai qu'il y a, et qu'il restera de l'aigreur entre les deux Cabinets. Le Roi de Prusse ira à Pétersbourg à la fin de Juin.

M. Bresson m'écrit qu'il faut renoncer à voir le comte Maltzan reprendre le portefeuille des Affaires étrangères. On ignore encore si le Roi se décidera pour le remplacer en faveur de Kanitz ou de Bülow. Ce seraient deux directions différentes: Kanitz est piétiste et légitimiste, Bülow n'est ni l'un ni l'autre.

Nice, 21 mars 1842.—Depuis quelques jours, je me sentais de grands malaises; avant-hier, la fièvre s'est déclarée si vive que j'ai été obligée de me mettre au lit, et j'ai été, bientôt après, couverte d'une éruption sur tout le corps. C'est l'épidémie régnante ici depuis quinze jours; on l'appelle, en italien, la rosalia; cela tient le milieu entre la scarlatine et la rougeole, et n'est aussi maligne, ni que l'une, ni que l'autre; ce qui n'empêche que cela ne rende fort malade.