Nice, 24 mars 1842.—On est ici très bien pour moi, et tout le monde me témoigne, en vérité, plus d'intérêt que je ne mérite, à l'occasion de ma maladie. La Grande-Duchesse, dès que sa fille a été atteinte du même mal que moi et qu'elle n'a plus craint de lui porter la contagion, est venue me voir, et la comtesse Adèle de Maistre, sœur du Gouverneur, une espèce de sainte fort spirituelle et aimable qui m'a prise en amitié, me soigne comme si elle était ma sœur; j'en suis bien touchée. Le bon Prieur des Récollets de Cimier, ayant su par le Frère quêteur, qui m'apporte des fleurs en échange de ce que je mets dans sa besace, que j'étais malade, est venu me voir. Je l'ai reçu avec plaisir. Le médecin assure que ma convalescence est franche, et que dans peu de jours il me laissera prendre l'air. Dans ces climats, les maladies éruptives n'ont pas la gravité qu'elles ont dans d'autres régions.
Nice, 27 mars 1842.—Toute la société est ici au moment de se disperser. Il reste cependant, même l'été, quelques familles étrangères à Nice; le climat et le bon marché y fixent assez de monde, si ce n'est définitivement, du moins pour quelques années consécutives.
Ce matin, j'ai été réveillée en sursaut par des coups de canon qui annoncent la Résurrection de Notre-Seigneur, ce qui, joint aux crécelles des gamins et aux tambours de la garnison, fait un sabbat effroyable; car c'est aujourd'hui Pâques. Hier, toutes les maisons, et chaque chambre de chaque maison, ont été bénites par un des prêtres des paroisses qui, suivi d'un enfant de chœur, asperge ainsi toutes les demeures.
Une lettre d'Allemagne qui m'arrive à l'instant m'apporte une nouvelle très importante dans mes intérêts. C'est que, mon neveu ayant définitivement refusé d'entrer dans les arrangements proposés par sa mère, ma sœur m'a vendu toute la partie allodiale de Sagan, ou ce qu'elle réclamait comme telle. Ceci va produire un grand mouvement dans mes affaires, et m'obligera absolument à un voyage en Prusse l'année prochaine.
Nice, 29 mars 1842.—J'ai été hier me promener en voiture et mettre des cartes chez toutes les personnes qui, pendant ma maladie, m'ont témoigné de l'intérêt. Je me suis très bien trouvée d'avoir pris l'air.
M. de Barante me mande que M. de Rémusat fait des lectures d'une œuvre appelée Abélard[ [55]; il dit que c'est une singulière production, sous forme dramatique. Cette lecture tient trois séances, chacune de trois heures; c'est long.
Nice, 30 mars 1842.—Je compte partir bientôt d'ici, et j'écrirai plus librement, une fois que je serai sur terre française, car dans les États sardes, avec surabondance de cabinets noirs, avant qu'une lettre arrive ou qu'elle parte, elle a déjà été ouverte plusieurs fois: les traces en sont visibles. Cette prévision a bien souvent paralysé ma plume.
Nice, 1er avril 1842.—J'ai été, hier soir, à un grand bal qu'a donné le duc de Devonshire, pour clore la saison de Nice; c'était magnifique, comme tout ce qu'il fait; l'éclairage de la salle était surtout très nouveau et joli: point de lustres, mais trois grands arceaux formés de branches de palmiers et couronnés d'un rang de bougies; chacun des arceaux posé sur des pilastres de chaque côté de la salle: c'était on ne saurait plus élégant, nouveau et de bon goût. J'ai fait là mes adieux à toute la société réunie. Je quitte Nice assez satisfaite du séjour que j'y ai fait; il y a bien eu quelques inconvénients, mais le bon l'a emporté sur le mauvais; et le souvenir général restera agréable.
Aix-en-Provence, 3 avril 1842.—J'ai quitté Nice hier, fort triste de me séparer du trio Castellane; ils me regrettent aussi. Le temps était superbe, la mer gros bleu, la floraison abondante, la route jusqu'à Cannes admirable, la montagne de l'Esterel encore assez rude. J'ai été sans m'arrêter jusqu'ici, espérant y trouver l'abbé Dupanloup et causer avec lui. Je ne l'ai manqué que d'une heure. Il a été forcé de continuer sans arrêt à cause des exigences rigoureuses de la malle-poste; il m'a laissé un petit billet de regret. Je vais partir pour Nîmes, en prenant par Arles, route que je ne connais pas. Quant à Nîmes, j'y ai été, lors de mon premier voyage dans le Midi, en 1817; il y a terriblement longtemps.
Nîmes, 5 avril 1842.—Je suis arrivée ici hier au soir. Il pleuvait lorsque nous avons passé à Arles, ce qui ne nous a pas permis d'en visiter les curiosités. Ce qui m'a frappée, c'est cette route nouvelle, magnifique, pleine de travaux d'art, traversant le plus affreux pays du monde, et conduisant d'Aix ici; elle traverse d'abord une contrée qui s'appelle la Crau; c'est d'une aridité affreuse: des cailloux, puis des cailloux et toujours des cailloux. On a fait des saignées à la Durance, pour couper cette terre maudite d'une infinité de petits canaux; il faut espérer que cela finira par y appeler un peu de végétation. D'Arles ici, c'est un peu moins laid, quoique la Camargue ne soit pas belle, et qu'excepté des bœufs sauvages, je n'y ai rien vu de curieux. Quant aux Arlésiennes, qui ont une si grande réputation pour leur beauté et leurs jolis costumes, j'ai joué de malheur, car je n'ai vu que de très vilains visages et des vêtements sans grâce et fort malpropres.