Mes compagnons de voyage, Fanny, sa gouvernante, et Charles de Talleyrand, viennent de partir pour aller voir le pont du Gard, que j'ai vu jadis. A leur retour, nous visiterons les curiosités de la ville et nous irons ensuite à Montpellier.
Montpellier, 6 avril 1842.—Nous avons visité hier les antiquités de Nîmes, que j'ai été bien aise de revoir. Elles sont fort bien conservées, et je me suis rappelé qu'elles m'ont, il y a quelques années, fait comprendre le charme des proportions. Malheureusement, nous avons un très vilain temps: c'est bien du guignon, de trouver la pluie dans une contrée dont la calamité habituelle est la sécheresse.
Toulouse, 8 avril 1842.—Nous avons quitté Montpellier avant-hier, à la fin de la matinée. J'y ai donné à déjeuner au Recteur de l'Académie[ [56] et à sa fille aînée, qui est ma filleule, car sa mère, enlevée par le choléra, avait été élevée avec moi et je suis toujours restée en relations avec cette respectable famille. Puis, nous avons été voir le musée Fabre, qui est assez médiocre[ [57], et celui, mieux choisi et plus élégamment arrangé, du marquis de Montcalm. Enfin, sous des parapluies, nous avons fait le tour de la fameuse promenade du Peyrou. Quand le temps le permet, ce qui n'était pas le cas hier, on découvre d'un point la mer, les Pyrénées, les Cévennes et les Alpes. Il a fallu renoncer à rien voir, si ce n'est le château d'eau, les aqueducs et la statue équestre de Louis XIV.
Bordeaux, 10 avril 1842.—Nous sommes venus de Toulouse ici sans nous arrêter; le temps était moins laid, mais un vent aigre a succédé à la pluie, et je m'en gare en restant au coin du feu, pendant que les autres explorent la ville. J'ai beaucoup, et à diverses reprises, visité le Midi de la France, ce qui fait que j'en prends à mon aise des obligations du voyageur. Aujourd'hui, nous repartons, et après-demain, s'il plaît à Dieu, nous coucherons à Rochecotte. Il me tarde bien d'être en repos dans mon cher home.
Les lettres de Berlin disent que c'est vraiment Bülow qui succède à Maltzan. C'est le principe opposé à Kanitz qui triomphe dans Bülow. Maltzan est dans une maison de santé à Charlottenburg.
Mme de Lieven a été malade de la grippe. M. Guizot ne bougeait pas de son chevet. Tous deux sont mélomanes à l'excès. M. Guizot ne parle que musique et prétend ne pas dormir les nuits qui suivent ses jours de loge aux Italiens. On se moque fort de tout cela.
Il y aura, cet été, un camp qui voyagera d'Alsace en Champagne. On attaquera des villes telles que Châlons, Vitry, etc. C'est le duc d'Orléans qui sera à la tête.
Rochecotte, 13 avril 1842.—Me voici donc rentrée chez moi!
A Bordeaux, pendant que nous déjeunions, ma porte s'est ouverte, et j'ai eu la visite de l'abbé Genoude. Je l'ai, à la vérité, très souvent rencontré dans ma vie, mais je ne l'avais jamais vu chez moi; il était dans la même auberge, venait de prêcher; bref, il m'a fait cette politesse inattendue. Il a beaucoup d'esprit, même de l'agrément; il a voulu être des plus gracieux et des plus insinuants. J'ai été très polie, parce que ce n'est pas quelqu'un qu'il faille heurter, mais je n'ai point été au delà. En sortant, il a pris à part Charles de Talleyrand, dont il voyait autrefois souvent la mère, et lui a dit que son journal était absolument à mes ordres[ [58], chaque fois que je voudrais y faire insérer quelque chose. Tout cela est bien étrange, et bien parfaitement de l'époque.
Rochecotte, 16 avril 1842.—J'ai eu une lettre de Toulon des Castellane; ils y attendaient que la mer leur permît de traverser jusqu'en Corse; cependant, si elle restait mauvaise encore deux jours, ils comptaient aller droit, par terre, à Perpignan. J'espère que c'est ce dernier projet qui aura été suivi.