Rochecotte, 17 avril 1842.—Les Castellane se sont décidés pour la Corse[ [59].

Voici ce que m'écrit Sainte-Aulaire, de Londres: «Je n'ai pas mangé ici mon pain blanc le premier. Le traité non ratifié, les controverses de tribune pour Alger et, plus que tout, l'anglophobie que notre presse entretient et proclame, tout cela m'a fait une position politique peu agréable. Au fond de toutes les aigreurs, il y a cependant volonté et nécessité réciproques de ne pas se brouiller; c'est ce fonds que je travaille à exploiter, et qui finira par être mis en valeur. La société est bonne et aimable pour nous. La Cour plutôt froide, mais polie.»

M. de Salvandy m'écrit de Paris: «La politique est froide et morose. M. Guizot règne sur la corde. Les questions de droit de visite l'agitent et ébranlent bien des choses avec lui. Le Roi est fort occupé de l'Espagne, du mariage; la mission de M. Pageot porte ses fruits; les vetos que j'ai conseillés et obtenus ont rendu impossibles les résolutions qui auraient été une honte et un péril. Nul autre qu'un Bourbon ne régnera sur l'Espagne. En attendant, M. Molé fait de la littérature. Jeudi, il recevra M. de Tocqueville à l'Académie française; si la journée lui est bonne, ce sera un événement, car il gagne du terrain, il se fortifie par l'absence et l'effacement; des trois rivaux, Thiers perd par l'action et par le repos; M. Guizot est près de perdre par l'action ce qu'il gagne par la parole; M. Molé s'affermit dans l'inaction et le silence, après avoir beaucoup grandi dans la lutte.»

Rochecotte, 21 avril 1842.—Il doit y avoir aujourd'hui un spectacle aux Tuileries. On y jouera Polyeucte et Richard Cœur-de-Lion.

La Reine doit aller ce matin dans une tribune, à l'Académie, pour la réception de M. de Tocqueville par M. Molé. Ces solennités deviennent très à la mode.

On s'anime fort, à Paris, contre l'Angleterre; l'opinion se prononce avec irritation contre le droit de visite, et on assure que les électeurs demanderont dans la profession de foi des députés l'engagement de ne pas céder sur ce point. Mme de Lieven qui, en général, est optimiste, est, dit-on, triste, et répète assez que les affaires se gâtent beaucoup. Il n'est question, à Londres, que d'un bal costumé pour le 12 de mai. Les dames sont, à cet égard, dans une grande agitation; elles demandent à Paris des gravures et des modèles.

Pauline m'écrit d'Ajaccio qu'elle est très satisfaite de son entreprise, ayant déjà oublié trente-six heures de mal de mer et allant avec son mari en Sardaigne. Tout cela m'ébouriffe singulièrement; mais enfin, cela prouve de la force, et cela la retient loin de la froide Auvergne. Et puis, elle s'amuse, elle est heureuse, que souhaiter de mieux?

Rochecotte, 22 avril 1842.—Barante m'écrit, la veille de la séance académique dont j'ai parlé: «La séance sera belle. Les discours sont tous deux très remarquables: ce sera une joute grave et courtoise sur la Révolution, l'Empire et la Démocratie. M. Royer-Collard est ravi d'avance, le public très affriandé, l'Académie toute contente de se trouver ainsi à la mode. Je crains, en recevant M. Ballanche dans huit jours, de ne pas rencontrer aussi bien, car je me suis trouvé conduit par les ouvrages de mon récipiendaire à faire un discours philosophique, un peu trop sérieux pour l'occasion et l'auditoire.

«La politique s'est transformée en une démence de chemins de fer, dont les députés se débrouilleront je ne sais comment.»

Rochecotte, 24 avril 1842.—Les lettres et les journaux de Paris sont pleins des discours de M. Molé et de M. de Tocqueville. Ils s'accordent à dire que le premier a eu beaucoup de succès, que le second a été prodigieusement ennuyeux; ce que j'en ai lu moi-même dans le Journal des Débats me laisse la même impression.