Les gazettes disent la mort des maréchaux Moncey et Clausel.
Rochecotte, 25 avril 1842.—Il paraît, d'après ce que j'en entends dire, que rien n'est comparable aux façons de s'amuser des jeunes femmes actuelles; celles qu'on appelle les lionnes surtout imaginent des divertissements dignes de la Régence. A ce sujet, je me souviens de cette réponse de M. de Talleyrand à une jeune femme qui répliquait, assez impertinemment, que dans sa jeunesse à lui, on ne faisait pas mieux: «Cela se peut,» lui dit M. de Talleyrand, «mais si l'on ne faisait pas mieux, on faisait autrement.»
Mme Mollien me rend compte du spectacle aux Tuileries. Elle dit que la salle, une fois rangée, offrait un beau coup d'œil, mais que, pour en arriver là, il y avait eu chaos. On avait décidé, par autorité suprême, que tout le monde se rendrait dans les salons et suivrait la famille Royale, ce qui fait que, derrière le dos de la dernière Princesse, toutes les femmes se précipitaient les unes sur les autres, sans égard ni distinction aucune, et que la foule se grossissant à mesure qu'on avançait, la mêlée a dégénéré en bataille; Mme de Toreno y a perdu sa mantille; rien dans ce genre n'a encore été plus complet. La représentation a été froide: quoique le Roi donnât l'exemple des applaudissements, il n'était pas imité; on sentait qu'il y avait très peu d'harmonie entre l'auditoire et le sujet représenté. M. Thiers dormait de tout son cœur.
Tout le monde raffole à Paris d'un portrait qu'Ingres vient de faire de Mgr le duc d'Orléans et qu'on dit admirable.
Rochecotte, 27 avril 1842.—Le château de Coblentz est en construction pour devenir un château royal; huit cents ouvriers sont employés à le rendre habitable pour l'automne prochain, le Roi de Prusse comptant y passer septembre et octobre.
Voici textuellement le jugement de M. Royer-Collard sur la séance de l'Académie: «M. Molé a eu les honneurs. Il a effacé M. de Tocqueville, injustement, à mon avis. J'avais lu les discours, je prenais un vif intérêt à celui de Tocqueville, quoique je pusse bien prévoir qu'il n'obtiendrait pas les sympathies de l'auditoire. L'élévation des pensées, des traits admirables, de beaux sentiments ne rachetaient pas l'équité des jugements. J'ai appris là, mieux que je ne savais, à quel point l'Empereur et l'Empire règnent dans les esprits. M. Molé le savait mieux que moi, et il s'en est heureusement prévalu. A beaucoup d'esprit, et un art infini de dissimulation, il a joint une coquetterie de débit qui ne sera pas surpassée. L'Empire fardé, la Démocratie traversée et dénigrée, sont des vengeances tirées du discours supérieur de M. de Tocqueville.» M. Royer-Collard a annoncé qu'il ne se représenterait plus aux élections. Il est probable qu'un de ses neveux le remplacera à la Chambre prochaine.
Voici encore un extrait de Mme de Lieven; comme toujours je n'y change pas un mot: «On a peu de chance de revoir Pahlen à Paris. On dit qu'il serait possible que Gourieff y fût envoyé; il a beaucoup d'esprit, une immense fortune, une femme encore belle, assez galante; tout cela ferait assez bien à Paris. Vous serez fâchée du malheur arrivé ce matin à M. Humann. Il vient d'être frappé d'apoplexie et reste dans un état qui ne laisse aucun espoir. Vous le voyiez souvent à Bade, moi un peu; il nous plaisait à toutes les deux. Il avait de l'importance dans les affaires et son successeur à trouver va devenir un embarras. La reine Victoria ne pense qu'à son bal costumé. Elle-même sera en reine Philippa; elle exige que toute sa Cour prenne les costumes du temps. Lord Jersey est obligé d'y passer, ce dont il est consterné. Sa fille mariée est arrivée à Vienne[ [60]. Le prince Paul Esterhazy veut aller à Londres pour empêcher lady Jersey de suivre sa fille; on dit même qu'il veut conserver son poste, mais Metternich prétend que l'Ambassadeur ne réside pas à Vienne. Paul Medem est un grand favori des Metternich. Arnim part d'ici, en congé, c'est Bernstorff qui fera l'intérim. Je m'étonne que Bülow envoie cela ici. J'ai idée que Bülow sera un ministre très faiseur et fort content de l'être. Le mariage de la Reine Isabelle occupe tous les Cabinets, celui de Vienne compris, mais par quoi cela finira-t-il?»
La perte de M. Humann me fait de la peine. Il s'était montré bienveillant, obligeant; il avait un esprit très fin et distingué. Il n'y a pas huit jours qu'il a parlé de moi en termes excellents à la duchesse d'Albuféra. La bienveillance est toujours regrettable. Le Journal des Débats nous dit aussi la mort de Bertin de Veaux; j'y suis très sensible, quoiqu'il ne fût plus de ce monde déjà depuis quelque temps: il avait un esprit remarquable et un fort bon cœur, qu'il avait conservé très affectueux pour moi et pour la mémoire de M. de Talleyrand. Pendant vingt ans, il avait été dans notre intimité, nos habitudes journalières, notre confiance. Et puis des vides!... toujours des vides!... Quelle solitude progressive!
Rochecotte, 28 avril 1842.—Le Cabinet a bien fait de se compléter sur-le-champ[ [61] et de forcer M. Lacave-Laplagne à accepter, sur le refus de M. Passy. Mais la perte reste réelle et les embarras du Ministère vont augmenter par cette mort.
Le journal d'hier rapporte un mot assez drôle du maréchal Soult qui, en apprenant les morts successives de la semaine dernière, a dit: «Ah cela! il paraît que le rappel bat là-haut!»