Rochecotte, 2 mai 1842.—J'ai des nouvelles des Castellane, de Bonifacio, au moment où ils allaient passer en Sardaigne: le singulier voyage réussissait, Dieu merci, très bien. Ils doivent maintenant être en route, de Toulon à Perpignan. Je serai charmée quand je les saurai revenus sur le Continent, ne fût-ce que pour avoir plus souvent et plus régulièrement de leurs nouvelles.

Les heureuses couches de Mme la duchesse de Nemours, et la naissance d'un comte d'Eu, sont des joies bien naturelles pour la Famille Royale.

Rochecotte, 5 mai 1842.—J'ai des nouvelles de Pauline, de Toulon, sans détails; elle débarquait; mais enfin je la sais sur la terre ferme et j'en suis bien soulagée.

Mgr le duc d'Orléans a voulu entendre l'Abélard de M. de Rémusat et a été, pour cela, passer trois soirées chez Mme de Rémusat, où il n'y avait qu'une douzaine de personnes de l'opposition, telles que M. et Mme Thiers.

Rochecotte, 6 mai 1842.—Les Castellane sont enfin à Perpignan, ravis de leur course en Corse et en Sardaigne. Pauline a chevauché, un stylet à la ceinture; elle a couché chez les bandits, soupé à côté d'Orso della Robbia, le héros de Colomba[ [62]; elle s'est abritée sous le rocher du Coup double, et a accepté, en signe d'admiration, un poignard rouillé par le sang de la vendetta. Ce qui est mieux que tout, c'est qu'elle a eu la force de tout supporter, qu'elle est parfaitement heureuse et amusée, que son mari est charmé d'avoir accompli une entreprise originale, et que leur petite Marie est brillante de santé et de gentillesse.

Le parti carliste se scinde de plus en plus. Le duc de Noailles est à la tête de la portion modérée qui augmente fort; Berryer reste à la tête de l'autre, qui n'est plus guère qu'un groupe, mais un groupe dérivant de plus en plus vers la gauche.

Rochecotte, 10 mai 1842.—J'ai eu de bonnes nouvelles des Castellane. Ils me manquent bien; l'aimable humeur de Pauline, les ressources infinies de la conversation d'Henri, les grâces de Marie, me sont d'un secours extrême; je me repose en confiance avec eux, sans jamais m'ennuyer; je me détends dans leur atmosphère; ils me sont devenus tout à fait nécessaires, je les place dans tous mes projets et prévisions d'avenir, et je n'imagine plus ma vieillesse séparée d'eux. Je me flatte qu'ils me comptent aussi pour quelque chose dans leur vie. Hier, j'ai reçu d'Henri une lettre charmante, toute pleine de confiance et de paroles tendres, sur ce que j'étais pour eux, et pour lui en particulier. Quand une fois on s'est fait à ses originalités, on s'attache à lui par ses meilleurs côtés; il est plein de droiture, de loyauté, de sincérité; il a de la dignité d'âme et une parfaite noblesse de cœur. Louis, mon fils, est aussi bien doux à vivre, et a une parfaite sûreté de commerce. Alexandre a des qualités, mais sa position aigrit son caractère et rend son humeur très inégale. Il me fait parfois grand'pitié, car ses finances ne lui permettent pas de prendre le grand parti dont il serait tenté. Il aime ses enfants, et je lui en sais gré. J'aime aussi sa petite-fille, qui est jolie, douce, et qui me touche par les prévisions assez tristes de son avenir. D'ailleurs, moi qui me passais à merveille des petits enfants, je suis toute métamorphosée à cet égard, au point que j'éprouve un vrai manque, quand je n'ai plus l'une ou l'autre de ces petites créatures auprès de moi. Je m'en occupe et m'en amuse beaucoup; j'ai des attendrissements profonds pour ces petits êtres si débiles, et auxquels la Providence peut avoir réservé tant et de si étranges destinées. C'est singulier comme l'âge modifie toutes les dispositions: grand bienfait de la Providence, qui, par là, évite bien des épines.

Rochecotte, 11 mai 1842.—Les journaux nous ont appris hier l'affreux malheur arrivé sur le chemin de fer de la rive gauche de Versailles à Paris: les détails en sont hideux; le Galignany les donne au complet, sans cependant pouvoir préciser le nombre exact, ni les noms des victimes; les cadavres, surtout ceux des brûlés, ne laissant aucun signe humain d'après lequel on puisse distinguer un corps d'un autre. Depuis l'établissement des chemins de fer, c'est le malheur le plus considérable, le plus compliqué et le plus affreux qui les ait marqués. Il me semble que les amendes devraient être énormes, afin qu'on fût plus soigneux, car les accidents n'arrivent que par manque de précautions et d'attention suffisante.

Rochecotte, 15 mai 1842 (jour de la Pentecôte).—M. de Barante est arrivé hier, à la fin de la matinée, toujours aimable, bon et affectueux. Les personnes qu'il a trouvées ici gênent un peu la conversation: il ne m'a appris aucune nouvelle proprement dite; son propre avenir reste toujours fort incertain; si la santé de M. de La Tour-Maubourg reste aussi déplorable qu'elle l'est, il lui faudra quitter les affaires, et alors Barante aurait Rome. La question de Pétersbourg pourra rester très longtemps encore où elle en est.

Il n'est question, à Paris, que de la prodigieuse magnificence de la maison Hope, et des fêtes qu'on y donne. Les salons de Versailles, du Versailles de Louis XIV, pas moins que cela[ [63]!