Rochecotte, 16 mai 1842.—En allant, hier, en voiture, à la messe de la paroisse, le cocher a voulu obstinément, malgré mes observations, prendre une fausse route du bois; il nous y a versés; lui-même a la jambe droite brisée; Mme de Sainte-Aldegonde et moi étions dans le fond de la calèche, Mme de Dino et M. de Barante sur le devant, Jacques sur le siège de derrière; il s'en est élancé à temps et n'a rien eu; Barante et ma belle-fille rien non plus; moi, j'étais du côté où la voiture a versé, et Mme de Sainte-Aldegonde est tombée sur moi; je me suis ainsi trouvée serrée entre ma voisine et la capote de la voiture. Nous avons été secourus par les gens qui allaient à la messe: Mme de Sainte-Aldegonde s'est donné un effort dans les muscles du cou, en voulant se raidir et se retenir; mais enfin, il n'y a de vraiment à plaindre que le cocher. Toute la journée s'est passée dans l'émotion de cet événement, et dans les différents petits soins qu'il a exigés.
Rochecotte, 17 mai 1842.—Je suis encore ébranlée de ma chute d'avant-hier, et endolorie par les contusions qui en ont été la suite: il me faudra plusieurs jours avant que les traces de cet accident soient entièrement effacées. Le cocher va aussi bien que le permet son état.
J'ai été, hier, presque toute la matinée assise à l'air, par un temps charmant. Du reste, aucune nouvelle, ni grande, ni petite, ni rien de ce qui pourrait donner le moindre intérêt à la journée. Barante, par sa charmante conversation si pleine et si douce, jette pour moi un grand agrément sur le peu de jours qu'il passe ici: il y a longtemps qu'une aussi bonne aubaine n'avait été mon partage; j'en jouis infiniment, et avec d'autant plus de satisfaction que la sincérité est aussi complète que le plaisir est réel. Il a tant de droiture, de sûreté, de bienveillance, que rien en lui n'est à redouter; son âme est fort pieuse, et son esprit n'en est ni éteint, ni comprimé.
Rochecotte, 30 mai 1842.—Nous avons été, hier, à la paroisse, pour la Fête-Dieu. Nous avons suivi la procession, par un soleil ardent, jusqu'au reposoir où on avait porté la petite Clémentine de Dino. M. le Curé lui a mis le Saint-Sacrement sur la tête. On dit que cela porte bonheur aux enfants. La petite, qui est fort jolie et fort douce, s'est comportée à ravir; dans les bras de sa nourrice, jolie femme agenouillée, au milieu de toute la population, de l'encens, des fleurs et de cette belle nature, le spectacle était ravissant; pour moi, il m'a fait pleurer, et j'ai demandé à Dieu, du fond de mon cœur de grand'mère, que ce gentil petit être devînt une bonne et honnête chrétienne.
Rochecotte, 1er juin 1842.—Mgr le duc d'Orléans va faire une grande tournée militaire, préliminaire des manœuvres et des camps. On dit qu'il doit avoir une entrevue avec le Roi des Pays-Bas à Luxembourg. Le duc Bernard de Saxe-Weimar arrive à Paris, et le duc Gustave de Mecklembourg, autre oncle de Madame la Duchesse d'Orléans, y est déjà. L'Empereur du Brésil épouse la dernière sœur du Roi de Naples.
Le Ministère a éprouvé quelques échecs dans la discussion du budget: on commence à répandre qu'il pourrait bien avoir le dessous dans les élections.
Lord Cowley a été inviter les Princes à assister au bal qu'il donnait le 24, pour le jour de naissance de la Reine Victoria: ils l'ont refusé. D'après cela, l'Angleterre n'est pas à la mode; aussi suis-je étonnée que le Prince de Joinville et le duc d'Aumale choisissent ce moment pour y aller voyager.
Le Charivari contient deux articles qu'on dit remarquablement méchants contre Mme de Lieven et M. Guizot; l'un est intitulé: les Deux Pigeons; l'autre: Course en tilbury au clair de la lune.
La Reine Christine a ostensiblement loué la Malmaison pour y passer l'été; mais il paraît qu'elle l'a achetée à l'aide d'un prête-nom.
Le prince de Polignac est à Paris, pour le mariage de son fils avec Mlle de Crillon: il se promène dans les rues sans exciter la moindre curiosité. Les légitimistes, qui lui en veulent beaucoup, ne le voient pas.