On me mande, de Nice, que la Grande-Duchesse Stéphanie, au moment où sa fille était guérie de la rosalia, ayant négligé, avec son imprudence accoutumée, les indices précurseurs, et étant allée se promener sur mer, malgré l'avis des médecins, est rentrée fort malade d'une course tardive: elle était, le 25, très gravement atteinte, et le médecin de Nice avait fait chercher à Marseille d'autres médecins en consultation. Cela m'attriste, car j'ai un fond de reconnaissant attachement pour la Grande-Duchesse.

J'ai de bonnes nouvelles de Pauline. Mon gendre avait été, sans elle, faire une visite à Madame Adélaïde, à Randan; il y a été très bien reçu, mais une chute de cheval l'a fait revenir tout éclopé chez lui[ [64].

Rochecotte, 4 juin 1842.—Nos jeunes Princes, qui devaient aller en Angleterre, ont remis leur départ pour une époque indéterminée: les circonstances du moment n'auraient pas donné d'à-propos à ce voyage.

Rochecotte, 7 juin 1842.—J'ai reçu une lettre de Pauline, qui est bien triste. Son mari lui est revenu malade de Randan, soit des suites de la chute de cheval, soit d'un rhumatisme inflammatoire; n'importe la cause, l'effet a été sérieux: fièvre, délire, attaques de nerfs, douleurs atroces, évanouissements, tout cela au milieu des montagnes, obligé d'être rapporté sur un brancard, sa femme à cheval à ses côtés! Cela compose une existence bien agreste, bien périlleuse. Point de médecin à proximité. Je suis troublée de cette façon de vivre, qui ne va guère à la délicate organisation de Pauline. L'amour et le devoir embellissent tout à ses yeux, mais au moment de l'épreuve, elle sent bien qu'elle est fort seule, au milieu d'une contrée toute sauvage. Son mari était mieux au moment du départ de sa lettre. Je suis bien impatiente de recevoir des nouvelles plus fraîches.

Rochecotte, 11 juin 1842.—On m'écrit, de Paris, que Barante ne retournera décidément pas à Saint-Pétersbourg, parce qu'on n'y enverra plus d'Ambassadeur; on se bornera à un simple Ministre: on ne me dit pas sur qui tombera le choix. Il y aura, aussitôt après les élections, une petite session des Chambres, de quinze jours, qui aura lieu au mois d'août.

Rochecotte, 14 juin 1842.—Les journaux parlent du succès prodigieux du cours de M. Dupanloup sur l'éloquence sacrée, à la Sorbonne. Nous allons aussi y voir la brusque clôture de ce cours. Cela occupe beaucoup à Paris. M. Royer-Collard me mande qu'il trouve que l'abbé Dupanloup a eu tort de citer Voltaire (on pense bien de quelle façon!) dans son cours. Il me rappelle que, sous la Restauration, le clergé, par ses attaques contre Voltaire, l'a fait réimprimer dix-huit fois; à présent, on ne le lit presque plus, il faudrait donc n'en plus parler. C'est l'Abbé lui-même qui a écrit au Doyen de la Faculté que, pour éviter de nouveaux désordres, il suspendait son cours. Le Doyen a communiqué la lettre au Ministre de l'Instruction publique, celui-ci a pris l'Abbé au mot, sans proposer aucune mesure préventive pour éviter le scandale qui, comme toujours, provenait d'une très petite, mais très bruyante et turbulente minorité.

Mme de Lieven me mande, sans détails, la mort de Matusiewicz. Cette pauvre Conférence de Londres s'éclipse rapidement; M. de Talleyrand, le prince de Lieven, Matusiewicz... La Princesse me dit aussi que la misère est extrême en Angleterre: l'Association douanière d'Allemagne a porté un rude coup au commerce anglais. Sir Robert Peel est excessivement puissant et paraît devoir le rester: tout disparaît à côté de lui. La Reine Victoria, dans la dernière circonstance, s'est conduite avec courage et convenance. Son assassin échappera, car la balle ne s'est pas retrouvée[ [65].

M. Guizot est, comme toujours, enchanté de la session qui vient de finir, et des espérances des élections prochaines. Barante s'amuse fort à Londres d'où il écrit de très jolies lettres: il a été très bien reçu à Windsor. Il me dit qu'il n'a pas trouvé lady Holland fort changée, depuis les quinze années qu'il ne l'avait vue. Elle a toujours, à ce qu'il paraît, sa contenance droite et impérieuse. Au nom et au souvenir de son mari, ses yeux se remplissent de larmes, qui ne vont pas au reste de sa physionomie: elle est environnée de si peu de bienveillance, que cette douleur est presque un sujet de plaisanterie pour la société. Lady Clanricarde est intarissable contre la Russie. Lord Stuart en est revenu apoplectique, et même, dit-on, un peu atteint dans son intelligence: on pense qu'il ne retournera pas à Saint-Pétersbourg.

Voici ce que me dit Barante sur la disposition générale de l'Angleterre envers la France: «Politiquement parlant, je crois qu'il y a un désir sincère de bien vivre avec nous; par conséquent, regret et inquiétude des manifestations de nos Chambres et de nos journaux; on sait bien que c'est de la mauvaise humeur, et non point une volonté de guerre; mais comment prévoir ce qui peut advenir si ce mouvement d'opinions continue et s'augmente?»

Rochecotte, 16 juin 1842.—M. et Mme de La Rochejaquelein, mes voisins d'Ussé[ [66], sont venus passer, hier, une partie de la journée ici: elle, a été bien jolie et bien aimable, et il lui reste de l'un et de l'autre; son mari est une espèce de chasseur sauvage de la Vendée qui n'a pour lui que la plus belle blessure du monde: elle lui traverse tout le visage sans le défigurer.