Rochecotte, 17 juin 1842.—En rentrant d'avoir rendu à Mme de La Rochejaquelein sa visite, j'ai trouvé une lettre de Pauline; après l'avoir lue, je me suis tout de suite décidée à me mettre en route pour aller assister cette pauvre enfant. Comme c'est une route pénible, difficile et presque dangereuse dans les montagnes, et que je serai probablement obligée de faire la dernière journée à cheval, qu'ensuite la présence d'un homme pourra être utile à Pauline, je me suis décidée à accepter l'offre de ce bon Vestier, qui connaît le pays et est dévoué aux Castellane, qui l'aiment; il m'accompagnera donc; il s'établira sur le siège, à côté de Jacques; sa présence me sera une grande sécurité. Je vais aller sans m'arrêter. Je laisse ici tout mon monde, et ma maison marchera comme si j'y étais. Voilà encore une rude épreuve. Dieu est grand! Baissons la tête, adorons, et disons que le bonheur n'est pas ici-bas.

Aubijou, 22 juin 1842.—Je suis partie le 18 au matin de Rochecotte. Ma voiture sans paquets, quatre chevaux en plaine, six dans les montagnes, un courrier en avant, aucun arrêt, et je suis arrivée ici en quarante-huit heures, ce qui est merveilleusement bien cheminer. J'ai trouvé mon gendre dans un changement affligeant: l'état de la cuisse, première cause de la maladie, est amélioré et ne donne plus d'inquiétude, mais la secousse nerveuse qui s'est produite ne laisse pas que de m'alarmer. Il y a du mieux, mais ce n'est pas encore de la convalescence; je ne retournerai chez moi que quand je la verrai établie; dès qu'il sera transportable, il ira aux eaux de Néris. Pauline n'est pas malade, mais elle commence à se fatiguer, d'autant plus qu'elle est dans une agitation et une inquiétude extrêmes; elle est bien dévouée. La présence de Vestier, qui m'a été très secourable dans ces contrées fort sauvages, fait un grand plaisir à mon gendre. Je bénis le Ciel qu'il ait eu la charitable pensée de venir avec moi, car il est, de beaucoup, la personne dont le malade s'arrange le mieux.

Les chemins, pour aborder ici, sont affreux. Le pays, depuis trois lieues, cesse d'être pittoresque, pour devenir nu, âpre, sauvage; le climat est désagréable, et l'établissement provisoire dans lequel nous sommes tous campés pêle-mêle, abominable, surtout pour un malade: c'est une maison en bois; on y est dévoré de puces et de souris; rien ne ferme, les courants d'air y règnent librement, et le bruit est odieux. On est à six lieues d'une pharmacie, on manque de tout; c'est inimaginable! Je suis désolée qu'on bâtisse dans un pareil pays. Il y a tout à créer, même le terrain plat sur lequel on pourra bâtir la maison. Elle ne sera finie que dans des années; les Castellane espèrent pouvoir en habiter le quart, l'année prochaine!

Aubijou, 23 juin 1842.—Mon gendre est beaucoup plus calme. Il fait un temps hideux: hier, il a tonné et plu à verse pendant toute la journée. C'est un chien de pays, je n'en rabats rien, et je suis tout à fait désespérée de voir qu'on y bâtisse. On peut bien y vivre pour rien, quand on veut exister comme les naturels du pays, mais dès qu'on veut y introduire la moindre civilisation, cela devient très cher, et je crains qu'en définitive, sous le rapport de la santé et de la bourse, mon gendre n'ait à se repentir de s'y être enraciné. Il est impossible d'être plus raisonnable, plus douce, plus résignée, plus dévouée, plus méritante à tous égards que ne l'est Pauline, dans toute cette maladie, et dans les mille et une peines, tribulations, contrariétés qu'elle entraîne, elle se conduit avec autant de cœur que de bon sens; aussi est-elle l'objet de l'estime générale. Tous leurs domestiques les servent avec un véritable dévouement. On est à moitié enveloppé dans les nuages ici. Les habitants sont très sauvages: ils cuisent du pain au mois de septembre pour six mois. Au mois d'octobre, ils s'enferment avec leurs bestiaux et ne communiquent plus entre eux: ils restent, ainsi, ensevelis dans des neiges qui ne sont pas toujours fondues au mois de mai. Il y a des parties très pittoresques en Auvergne, mais ce n'est pas de ce côté-ci; les montagnes sont trop rondes, leurs cimes trop plates et trop nues; aucune belle masse d'eau; bref, c'est monotone à l'excès. Les ruines du vieux château d'Aubijou sont le seul accident qui donne un peu de caractère au paysage: on les couvre de plantes grimpantes, et on fait bien; puis, mon gendre fait énormément planter, pour garnir et meubler le pourtour de la maison et la vue des fenêtres, mais il faudra bien du temps avant que tout cela pousse; en attendant, c'est bien triste, et je crois ce climat très éprouvant.

Aubijou, 24 juin 1842.—Mon gendre, qui repoussait toute idée de déplacement, vient, après une nuit très agitée, de déclarer tout à coup qu'il ne voulait plus rester ici; nous avons bien vite saisi ce désir au vol: les chevaux sont commandés, nous faisons nos paquets, mais on ne peut partir que demain. Henri partira couché, et ira à très petites journées. Les médecins déclarent que ce qu'il y aurait de pire, pour lui, serait de rester ici; j'en suis intimement convaincue: c'est le lieu le plus fatal pour être malade. Il se reposera quelques jours à Clermont, après quoi, il ira aux eaux de Néris qui lui sont ordonnées et que je crois les premières du monde pour les rhumatismes nerveux. J'irai un peu avec eux voir comment il supportera la route, après quoi, je prendrai les devants; je ferai le détour de Néris pour leur trouver un bon logement, puis je continuerai vers Rochecotte, où je serai fort aise de me retrouver, car je suis horriblement fatiguée; je sens que si je vivais plus longtemps ici, j'y tomberais malade. Ma pauvre fille n'y tient plus. Au moins, soit à Clermont, soit à Néris, elle sera en pays civilisé, près des secours, et tirée du terrible isolement dans lequel elle se trouve ici.

Pour complaire à mon gendre, j'ai fait une promenade assez longue et curieuse, hier, dans le vallon dominé par ses nouvelles constructions. J'y ai trouvé de belles eaux et des arbres superbes, mais c'est encore inabordable, il faut se frayer des passages, la hache à la main.

Longueplaine, près Tours, 29 juin 1842. Chez M. de la Besnardière.—Nous sommes partis d'Aubijou le 25 au matin: ce n'était pas chose aisée; on a couché mon gendre sur un matelas, qu'on a établi dans leur grande voiture de voyage qui, heureusement, est fort commode; puis, il a fallu sortir des montagnes. Outre la voiture des Castellane, qui les contenait avec le médecin, la femme de chambre, l'enfant et deux laquais sur le siège, il y avait la mienne, où j'étais avec une femme de chambre, M. Vestier, et Jacques sur le siège, puis un petit tilbury traîné par des chevaux corses, dans lequel se trouvaient le cuisinier et un jockey auvergnat; à cheval, l'homme d'affaires, un garde et un nègre que mon gendre a ramené du Midi, qui se nomme Zéphir, et qui sonnait du cor: le tout était fort singulier, et ressemblait à une scène du Roman comique. Ce qui n'était cependant rien moins que gai, c'était la route, avec ses rochers, ses précipices et ses dangers: en allant fort doucement, en soutenant les voitures, on s'en est tiré sans malheur. J'avoue, à ma honte, que j'ai assez cédé à la terreur pour avoir quitté ma grande voiture et avoir pris la place du cuisinier dans le tilbury, qui, plus léger et plus étroit, passait plus aisément. La nuit nous a surpris avant la fin des précipices, et je ne puis assez dire à quel point ma poltronnerie a alors honteusement éclaté: le fait est que j'ai pleuré. Les Castellane ont couché à Massiac; je les y ai laissés assez satisfaits de l'effet du grand air sur les nerfs d'Henri. J'ai passé outre; je suis arrivée le 26 au matin à Clermont: j'y ai vu le médecin qui, déjà, avait été appelé auprès d'Henri; je lui ai raconté la suite de sa maladie, et après lui avoir annoncé son arrivée pour le soir même, j'ai été à quelques lieues de cette ville visiter Randan. C'était une de mes grandes curiosités, puis, je savais faire, par là, quelque chose d'agréable à Madame Adélaïde. J'avoue que j'y ai trouvé une forte déception. Il n'y a que trois choses qui y justifient leur réputation: la vue, qui est admirable; les arbres, qui sont vieux et beaux, enfin les cuisines et les offices, qui sont beaux, trop beaux même, et tout à fait hors de proportion avec le reste de l'établissement, qui manque de grandeur; une avenue très mesquine de peupliers, traversant un vilain village, conduit à une palissade en bois peint, qu'il faut ouvrir pour entrer dans une sorte de quinconce, au bout duquel on tourne encore pour pénétrer dans la cour du château, qui est étroite. L'entrée manque de noblesse, absolument, et il aurait été aisé, cependant, en perçant dans les bois une grande avenue, d'aboutir droit au château. Celui-ci est moitié en briques, avec des toits pointus, moitié avec des ajoutes en pierre de taille blanche plaquées sur l'ancienne construction, et d'un tout autre style, ce qui est choquant. Les appartements sont bas; les ornements en sont à la fois lourds et mesquins; le mobilier sans ensemble, sans style; ce n'est ni simple, ni magnifique, c'est une rapsodie de mauvais goût; le vestibule et l'antichambre sont extrêmement étriqués et de travers. Il n'y a aucun objet d'art; les sculptures sont en plâtre, et les peintures, qui consistent, pour la plupart, en quelques portraits de famille, sont de mauvaises copies. Dans le salon, qu'on appelle salon de famille parce que toute la génération actuelle s'y trouve réunie, j'ai remarqué, avec plaisir, le portrait de Mme de Genlis. L'appartement de Madame Adélaïde est très exigu et fort laid, à mon avis. Les corridors du premier étage sont étroits, sombres, et de travers. La bibliothèque est dans le salon principal, où on a aussi placé un billard. Je ne crois pas qu'il y ait, là, plus d'un millier de volumes. Une grande terrasse, qui couvre les cuisines, conduit du château à la chapelle: cette terrasse, très ornée de fleurs, offre une fort belle vue, mais une treille en fil de fer, qui en couvre la moitié, est si étroite et si basse, que c'est trop joujou. La chapelle est grande, mais sans style, et les décorations intérieures sans grâce; des vitraux modernes fort médiocres, un confessionnal peint et bariolé comme un écran, des bénitiers en carton doré, tout cela, je le répète, manque de grandeur, de grâce et de goût. La salle à manger est ce qu'il y a de plus soigné: elle est voûtée, peinte à fresques, extrêmement bariolée, sans hauteur suffisante; il y a des personnes qui la vantent beaucoup; elle n'est pas de mon goût.

Je suis revenue à Clermont, au moment où les Castellane y arrivaient de leur côté. Mon gendre avait bien supporté la route. Le médecin nous dit qu'il serait en état, au bout de vingt-quatre heures, de partir pour Néris. Je les ai quittés le 27, satisfaite de l'assurance positive que m'a donnée le médecin qu'il n'y avait aucun danger, quoique la convalescence dût être longue et pénible. J'ai été à Néris préparer leur établissement, ce qui était nécessaire, car il y avait déjà bien du monde, et on avait beaucoup de peine à se caser. Ils y trouveront tous les Mortemart, M. Teste et bien d'autres. Le médecin de Néris, que je connais d'ancienne date, est un excellent homme, très soigneux, et que j'ai bien prévenu de ce qu'il trouvera. Je ne suis restée à Néris que le temps de dîner, d'y choisir l'appartement des Castellane, et, après avoir passé la nuit en voiture, je suis arrivée hier au soir ici, chez M. de la Besnardière, ce qui n'a été, pour moi, qu'un détour de deux lieues et m'a permis d'acquitter une ancienne dette: il m'en voulait beaucoup de ne l'avoir pas payée plus tôt. La maison est jolie, commode, propre, presque élégante, et pleine de petits conforts qu'on est étonné de trouver chez lui. C'est Rochecotte qui lui a donné l'envie de tirer celle-ci de sa vétusté: il y a employé Vestier, qui a très bien réussi. Je déjeunerai ici, puis j'irai faire une visite à la Préfecture de Tours, et je serai chez moi pour dîner. J'ai grand besoin de repos.

Rochecotte, 30 juin 1842.—Je me suis arrêtée, hier, une heure à Tours chez les d'Entraigues: on y était dans le coup de feu électoral. J'ai trouvé, ici, tout le monde en bonne santé, excepté le général Alava, qui y est revenu en mon absence, et qui est tellement changé, dans ce peu de semaines, que je crois sa fin prochaine.

Rochecotte, 3 juillet 1842.—Le journal nous dit la mort de M. de Sismondi; malgré sa pédanterie, il est regrettable; c'était un homme de bien, fort érudit.