La jeunesse, ici, est occupée à étudier des motets qu'on doit chanter, aujourd'hui, dans ma chapelle, à l'occasion d'un salut solennel que M. le Curé viendra nous y donner, ce soir à cinq heures. On vient d'établir, dans cette paroisse, ce qui existait depuis longtemps dans les provinces voisines, une association de jeunes filles qui s'intituleront Filles de la Vierge: elles sont du monde et ne renoncent nullement au mariage; seulement, elles s'engagent à éviter les mauvaises compagnies, à vivre honnêtement, à réciter le petit Office de la Vierge, à fréquenter les sacrements et à donner le bon exemple; à l'église et aux processions, elles sont vêtues de blanc, avec des ceintures bleues. On m'a priée de leur donner une bannière et les ceintures bleues, ce que j'ai fait. Elles seront installées aujourd'hui, au nombre de quinze; ma chapelle étant sous l'invocation de la Sainte Vierge, et pour me remercier de mes dons, elles veulent venir en procession, bannière déployée, y faire station. A cette occasion, Messieurs les Grands Vicaires ont permis qu'il y fût dit un salut en musique. Cela fait une grande solennité dans la paroisse. Heureusement, le temps est fort beau. Pauline aurait été charmée d'y assister, et je regrette doublement son absence.

Rochecotte, 4 juillet 1842.—La cérémonie d'hier a été très édifiante, élégante et pittoresque. Fanny, Alexandre et leur maître de musique ont extrêmement bien chanté, les jeunes filles étaient en blanc et bleu, la chapelle ornée de fleurs; il y avait au moins cinq cents personnes sur la terrasse à recevoir la bénédiction, donnée de l'autel, qui fait face à la porte de la chapelle ouvrant sur cette terrasse.

Rochecotte, 7 juillet 1842.—J'ai une lettre de la princesse de Lieven. Elle me dit que l'évêque d'Orléans[ [67] est nommé archevêque de Tours, et elle ajoute, de la part de M. Guizot, que je serai contente de ce Prélat. Une lettre de Pauline me dit que son mari se rétablit rapidement.

Rochecotte, 10 juillet 1842.—M. de la Besnardière est venu, hier, passer quelques heures ici, entre la formation des bureaux et le vote du collège électoral de Tours; jamais ce département, habituellement si pacifique, n'a été plus en fermentation.

Rochecotte, 11 juillet 1842.—La grande nouvelle du pays, c'est que M. Crémieux, un avocat juif, a été élu. Il l'a emporté de trente-cinq voix. M. Crémieux est un étranger à cette contrée, il n'y a aucune racine; c'est vraiment inexplicable, si ce n'est par la faculté parlante de M. Crémieux, qui, en véritable avocat, a parlé, et parlé tant d'heures de suite qu'il en a rempli les gens de la campagne d'admiration. Si à Loches cela se passe de même, notre département tout entier sera à la gauche; le Ministère, qui ne voudra pas convenir qu'il n'a rien fait de ce que le Préfet lui avait demandé dans ces circonstances, s'en prendra à M. d'Entraigues, et peut-être le perdrons-nous, ce qui me ferait beaucoup de peine. Puis, si ces élections, qu'on regardait comme la consolidation de la réaction conservatrice, allaient tourner autrement qu'on ne s'y attendait, il serait permis d'avoir de fort sinistres prévisions.

Rochecotte, 12 juillet 1842.—J'ai eu la visite du docteur Orye et celle de M. de Quinemont. Tous deux m'ont raconté les dégoûtantes scènes électorales de Chinon, où M. Crémieux était épaulé par la lie de la population, à laquelle se sont malheureusement joints les légitimistes de la rive gauche de la Loire, où ils sont en grand nombre. Ce qui a aussi agi sur les électeurs paysans, c'est d'avoir entendu M. Crémieux parler trois heures de suite sans se moucher, sans cracher et sans tousser, ce qui leur a paru superbe. Il me tarde bien de savoir quel est le résultat général de ce renouvellement, qui peut avoir de si grands et sérieux résultats.

Rochecotte, 14 juillet 1842.—Alava est revenu ici hier, tout plein des récits électoraux de Tours; il s'y est passé bien des vilenies. Il paraît, cependant, d'après les journaux, que sur la totalité des élections le Ministère aurait gagné quelque peu de voix; c'est beaucoup qu'il n'en ait pas perdu. Je suis, je l'avoue, bien désireuse de connaître le chiffre comparatif du total.

Rochecotte, 15 juillet 1842.—M. de Chalais venait d'arriver hier ici, et j'y attendais le Préfet, quand, au lieu de celui-ci, j'ai vu arriver de sa part un courrier, qu'il m'a envoyé pour m'annoncer la terrible nouvelle dont je reste atterrée: Mgr le duc d'Orléans mort! mort d'une chute de voiture! Je ne sais point d'autres détails, si ce n'est que c'est à Neuilly qu'il a expiré, avant-hier 13 juillet, à quatre heures et demie de l'après-midi, ayant fait cette chute le même jour à midi à Sablonville. Je ne puis penser qu'à ce douloureux événement, et comme malheur privé, et comme calamité publique. Que sera une longue Régence dans un pays volcanisé comme l'est la France? J'ai, personnellement, à regretter l'amitié dont ce jeune Prince m'avait donné d'honorables et flatteurs témoignages. C'est une perte pour mon fils Valençay. Je ne sais, en vérité, si sa femme et sa mère survivront à ce terrible coup!...

Rochecotte, 16 juillet 1842.—M. de Chalais est reparti hier, à la fin de la matinée; je l'ai reconduit jusqu'à Langeais. En revenant, j'ai trouvé la maison remplie de voisins, qui venaient chez moi savoir des nouvelles détaillées de cette mort fatale, qui me paraît à chaque instant plus triste et plus grave dans toutes ses conséquences. Les détails que contient le Journal des Débats sont les seuls complets et officiels. En outre, on me mande que des passants ont vu le Prince se lever droit dans sa voiture, regarder devant lui, probablement pour voir si les chevaux emportés rencontreraient quelque embarras sur la route; elle était libre de tout encombrement; ces mêmes passants ont vu le Prince se rasseoir tranquillement, puis se pencher hors de la voiture et regarder derrière lui, comme pour parler au domestique qui était sur le siège de derrière: celui-ci avait déjà sauté à bas de son siège qui était vide. Probablement que le Prince a cru que le domestique était tombé, et que, dans un courageux et bienveillant désir de lui être utile, il se sera élancé alors pour lui porter secours, car ce n'est qu'après avoir vu que le domestique n'était plus à sa place qu'il a pris son élan.

Paris, 18 juillet 1842.—Personne ne m'écrit de Paris, où j'ai peu de correspondants en ce moment, et où, d'ailleurs, tout le monde est dans la stupeur et dans la consternation; mais les journaux sont intéressants, et j'y cherche, avec une douloureuse avidité, tout ce qui a rapport à notre pauvre Prince et à sa malheureuse famille.