Je vois, avec peine, dans ces gazettes, que chacune, selon sa couleur, donne un chiffre différent, dans le classement des nouveaux députés élus. Les Débats annoncent une majorité de soixante-treize voix pour le Ministère; les autres la réduisent à trois voix; quelques-uns vont même jusqu'à dire que le Ministère est en minorité.
Je vois aussi que déjà on se met à discuter dans la presse les différentes formes de la Régence, sans savoir quelle est la loi que le gouvernement prépare à ce sujet. Quand la première stupeur aura cessé, on verra de bien tristes résultats se produire.
Rochecotte, 19 juillet 1842.—J'ai reçu, hier, une déchirante lettre de Madame Adélaïde. En vérité, elle est bien bonne de m'avoir écrit dès ces premiers jours; je lui avais écrit, mais sans compter sur une réponse. M. de Boismilon, le secrétaire de Mgr le duc d'Orléans, m'a écrit aussi de nombreux détails. On en est encore à ne pas penser, à ne pas parler d'autre chose que de la mort de ce malheureux jeune Prince.
M. d'Entraigues est arrivé aujourd'hui ici; il me quittera demain, car, dans le moment actuel, chacun désire être à son poste. Il est bien sombre sur toutes choses. Déjà, les radicaux de Tours ont donné un banquet, où ils n'ont pas craint de se réjouir de la mort de Mgr le duc d'Orléans.
Rochecotte, 21 juillet 1842.—Tout le monde s'accorde pour prédire la chute prochaine du Ministère, et le nom de M. Molé est dans toutes les bouches.
Le Conseil voulait que Mgr le duc d'Orléans fût enterré à Saint-Denis, la Reine a insisté pour Dreux. Je trouve qu'elle a eu tort.
Rochecotte, 22 juillet 1842.—Je ne puis détourner ma pensée de ce triste palais de Neuilly. La Reine est sublime. Jour et nuit à genoux dans la chapelle, penchée sur ce cercueil! Le Roi se partage entre les affaires et les sanglots. Mme la Duchesse d'Orléans trouve de la force dans son méthodisme intrépide. Le testament du pauvre Prince est, dit-on, admirable. La question de la Régence y est traitée fort au long; la solution est en faveur de Mgr le Duc de Nemours. Il n'avait cependant pas une très haute opinion de ce frère; ainsi, c'est une pure préférence accordée au sexe masculin et au droit d'aînesse. Il faut pourtant rendre justice au Duc de Nemours. Quand Chomel, le médecin, l'a rencontré, et lui a raconté les détails d'un événement dont il ne savait que le terrible sommaire télégraphique, il a perdu connaissance, et il a fallu un long temps pour le faire revenir; ces regrets lui font honneur et sont bien justifiés par cette affreuse perte, car le Duc d'Orléans, que j'ai bien connu, malgré quelques défauts de l'esprit et du caractère, était cependant, toutes choses pesées, un Prince et un homme fort distingué; ses beaux et bons côtés étaient nombreux: ainsi, par exemple, il avait un respect profond pour la tâche qui lui était échue; il avait aussi appris de la dignité tout ce qu'une spirituelle perspicacité peut en faire découvrir, et ce qu'il en avait acquis, il ne l'eût sacrifié à aucun prix; sa sagacité, quoiqu'un peu inquiète, était prompte, étendue et féconde; quelque chose de triste planait sur sa pensée, sans qu'il se permît le découragement; sans cesse préoccupé de l'avenir, il s'y préparait toujours, et y croyait cependant fort peu; il était généreux, et se piquait de l'être; tenait à honneur d'être ami sûr et fidèle; tout cela sans grande émotion, mais avec une bonne grâce qui faisait moins regretter la sensibilité: celle-ci n'était pas dominante chez lui, et ne se révélait que dans de très rares occasions. Sa politesse était grande pour ceux auxquels il reconnaissait une supériorité quelconque. Il recherchait partout cette supériorité et lui accordait une déférence de bon goût. Son règne aurait eu beaucoup de ce qui manque trop à celui-ci: le ressort, l'aiguillon, l'enthousiasme; une fois engagé, il n'aurait jamais reculé: c'était le péril; mais la prudence lui serait venue, à la suite de la circonspection, qui déjà se manifestait en lui, et il y avait tout lieu de croire que, malgré son élan, il aurait appris, sur le trône, à résister aux entraînements téméraires. Dans ce moment-ci, chacun semble comprendre qu'avec la perte de cette anneau de la chaîne Royale, nous avons tous perdu de notre sécurité, que nos biens et nos têtes valent moins qu'avant! L'impression est si profonde, que le Ministère espère y trouver de la longévité: ce n'est pas mon opinion. Les premiers jours de stupeur passés, la politique se réinfiltrera dans la Chambre des Députés et fera passer dans ses votes le courant d'opinions qui s'est produit dans les élections. On s'accorde à croire aux chances de M. Molé; M. Guizot et M. Thiers sont hors de la pensée du moment.
Ma nièce Fanny et sa gouvernante sont parties, hier, pour Paris; je les y suivrai dans peu de jours.
Rochecotte, 23 juillet 1842.—J'ai passé la journée d'hier à faire quelques préparatifs d'absence.
Le Roi est, dit-on, fort jaune, le visage contracté, le teint terreux. Mme la Duchesse d'Orléans a fait mettre sur le catafalque qui est dans la chapelle de Neuilly l'uniforme, l'épée et l'écharpe du défunt. La première fois que le Roi a aperçu ces insignes, c'est-à-dire le cinquième jour après l'événement, ses sanglots ont éclaté avec une telle violence qu'ils ont couvert ceux de la mère et des sœurs. On dit que les larmes de la Reine vont jusqu'à la faire tomber en pâmoison. La douleur de Mme la Duchesse d'Orléans est plus douce, ou, comme disent quelques personnes, plus calme. Quant au Duc de Nemours, il est tellement bouleversé qu'il en est, dit-on, méconnaissable. Le peintre Scheffer fait un tableau, qui représentera la chambre du cabaret où s'est consommée la terrible catastrophe du 13. La Reine dit continuellement aux personnes qu'elle voit: «Priez pour lui...; priez pour lui!» Son désespoir s'aggrave de beaucoup, par la pensée que son fils est mort sans avoir pu remplir les devoirs de la religion. Pas une voiture n'entre dans la cour de Neuilly. Il semble que tout y soit muré comme dans un tombeau.