Rochecotte, 24 juillet 1842.—Mes lettres disent que rien n'a été plus lugubre que les réceptions de condoléances. Le Roi sanglotait, comme un homme qui ne peut pas du tout se retenir. Les nuages politiques grossissent déjà... Je pars décidément demain matin pour Paris.
Paris, 27 juillet 1842.—J'ai déjà vu bien du monde. Valençay et Fanny d'abord, revenant de la séance Royale, où les sanglots du Roi avaient ému tous les assistants. On ne tarit pas sur les douleurs immenses de la Famille Royale et sur l'impopularité de M. Guizot. Cependant, M. Molé lui-même ne croit pas qu'il tombe dans la petite session actuelle des Chambres.
Paris, 28 juillet 1842.—Ma matinée d'hier a été fort douloureuse. Je l'ai passée en grande partie à Neuilly; je suis restée plus d'une heure avec Madame Adélaïde, qui m'a pénétrée par ses bontés. Elle m'a traitée comme la personne qui, après les siens, regrettait le plus profondément le pauvre Prince. Elle m'a fait entrer, prier et jeter de l'eau bénite dans cette petite chapelle presque entièrement remplie par le catafalque, et où peu de personnes pénètrent. Ce qui m'a, en grande partie, valu cette bonté, c'est que, dans le testament du défunt, se trouve, à ce que m'a dit sa tante, une phrase très honorable pour moi, ainsi que la mention d'un souvenir qu'il me lègue. Madame ne m'a pas donné d'autres détails, parce que, a-t-elle ajouté, Mme la Duchesse d'Orléans se réservait de me les dire elle-même. Je dois la voir après les funérailles, ainsi que le Roi et la Reine. Rien ne peut donner l'idée du lugubre de Neuilly. C'est un vaste tombeau, et on s'y croit renfermé dans un mausolée. D'après le désir de la Reine, les psalmodies des prêtres ne cessent ni jour ni nuit; on les entend de tous les coins du château, c'est d'un triste cruel; pas une figure qui ne soit désolée, pas un visage qui ne soit altéré par les larmes.
En rentrant chez moi, j'y ai trouvé M. de Barante, le duc de Noailles et M. de Salvandy, qui m'attendaient. Je n'ai rien recueilli de nouveau, si ce n'est que M. Thiers, qui veut se rendre possible et se faire agréer par le Roi, prêche la douceur et la modération au parti de la gauche. Il y a une dépêche officielle de M. de Flahaut, qui dit qu'à la suite de sa chute de l'année dernière, Mgr le Duc de Bordeaux non seulement boite toujours, mais qu'il s'est formé un abcès dans la cuisse qui ne lui permet pas de prendre les bains de mer à Trieste, où il a fait décommander la maison qui, déjà, était retenue pour lui. A Berlin et à Vienne, le mouvement, à la nouvelle de la mort de Mgr le Duc d'Orléans, a été très bon.
J'ai vu ensuite longtemps ce pauvre Boismilon, qui est écrasé par la mort de son Prince. La veille de l'accident, Mgr le Duc d'Orléans, faisant ses préparatifs pour le camp, disait à son vieux valet de chambre allemand qui ne l'avait jamais quitté: «Mon vieux Holder, tu te fatigues; viens encore avec moi cette fois-ci, puis je sais une place pour toi, où tu te reposeras sans me quitter; je demanderai au Roi de te nommer gardien du caveau de Dreux.» Ceci est textuellement exact, car Boismilon y était et l'a entendu.
Sainte-Aulaire est venu causer avec moi aujourd'hui. Il admire beaucoup l'Angleterre, mais déplore les mauvaises relations des deux gouvernements, en donnant absolument tort au nôtre. Il prévoit que, si les choses duraient sur le pied actuel, il n'y aurait bientôt plus que des Chargés d'affaires à Paris et à Londres.
Le duc de Noailles porte le deuil et s'est fait écrire à Neuilly, à titre de cousin. Il croit savoir que le duc de Poix a écrit au Roi à l'occasion de cette mort de Mgr le Duc d'Orléans. Le parti légitimiste est extrêmement morcelé, désuni, et, sans la mort du Duc d'Orléans, qui a ébranlé toutes les confiances de durée et de stabilité, la plupart des légitimistes se ralliaient. Maintenant, à moins que l'état du Duc de Bordeaux ne tourne mal, ce que l'on semble croire, je ne vois guère de chances de rapprochement, et, cependant les légitimistes ne suivent ni système, ni direction fixe. C'est une anarchie de plus, et voilà tout.
Paris, 30 juillet 1842.—M. Royer-Collard est venu me voir hier. Je l'ai trouvé, moralement, tel qu'il était dans les dernières années; physiquement, fort changé. Il le sent, et ne songe plus guère qu'à l'au-delà.
On a transféré solennellement, aujourd'hui, les restes du Prince Royal à Paris. C'était grave, digne, calme; le clergé y tenait une place énorme; c'était la première fois, depuis douze ans, qu'il se montrait en public; l'essai n'a pas mal tourné. Toutes les boutiques étaient et sont restées fermées.
J'ai entendu dire, hier, que M. de Zea a perdu tout crédit et faveur près de la Reine Christine. L'Infante Carlotta a su plaire à sa nièce Isabelle, de façon à inquiéter Espartero. Il veut renvoyer de Madrid cette formidable Infante, et, déjà, les dames complices de cette intimité ont été écartées de la jeune Reine.