Mme la Duchesse d'Orléans ne témoigne pas le plus petit regret de perdre la Régence qui lui échappe, mais elle s'occupe et se préoccupe extrêmement de sa position de tutrice, de ses droits de mère, veut avoir toute liberté d'action, à ce double titre, et aplanir d'avance toute difficulté ou controverse à cet égard, tant pour le présent que pour l'avenir, pour cet avenir que la mort du Roi compliquera et rendra plus important.

Paris, 1er août 1842.—J'ai fait, hier, une visite à la marquise de Jaucourt, que j'ai trouvée en pauvre état. Elle avait su, la veille, par le Préfet de la Seine, qu'à la translation des restes du Prince Royal, les Princes, ses frères, avaient couru un grand danger. Des barils de poudre avaient été placés, pour les faire sauter; cela a été découvert à temps; on ne veut pas en faire de bruit. La pauvre Reine reçoit, chaque jour, des lettres anonymes, dans lesquelles on lui dit que, plus que jamais, les assassins poursuivent le Roi. Quels horribles monstres!

Paris, 2 août 1842.—Le Roi a eu une explication assez vive avec M. Molé et lui a reproché de jeter le trouble et la désunion dans le parti conservateur. A cela, M. Molé a répondu qu'il regrettait de déplaire au Roi, mais qu'il ne pouvait lui obéir, vu qu'il croyait le salut de la France intéressé à la chute immédiate de M. Guizot. Mme de Lieven est ulcérée de cette réponse, et se possède beaucoup moins que par le passé.

Mme la Duchesse d'Orléans étonne un peu par ses préoccupations de position, non pas qu'elle témoigne vouloir être la Régente de la minorité, mais il semble qu'elle songe déjà à l'être pour la majorité, qui sera fixée, ou proposée du moins, pour dix-huit ans. Il y a bien des intrigues en jeu, bien du mouvement dans tous les esprits.

Mme la Dauphine devait se rendre à Vienne, pour la fête de l'Impératrice, comme elle en a l'habitude; mais, en apprenant la mort du Duc d'Orléans, elle a écrit pour s'excuser, et pour dire que, dans une pareille circonstance, elle ne voulait se montrer à aucune fête, et elle reste à la campagne. Je trouve que c'est d'un bon goût, d'une dignité admirables.

Paris, 4 août 1842.—La cérémonie de Notre-Dame a été grande, noble, belle, simple, imposante; rien n'y a été choquant, si ce n'est le bavardage bruyant des Députés, et M. Laffitte, qui, en jetant de l'eau bénite sur le catafalque, comme Doyen d'âge de la Chambre, n'a salué ni l'Archevêque, de qui il prenait le goupillon, ni le cercueil! Mgr le Duc de Nemours avait très bel air et très bonne grâce en faisant ses révérences; le Prince de Joinville aussi; les deux autres Princes, non. Visconti avait merveilleusement bien décoré et arrangé Notre-Dame, dont les draperies noires relevaient encore la noble architecture, au lieu de la cacher. Le plain-chant, sans nuire à l'ensemble, faisait mieux que ne l'eût fait tout autre, tant il était bien exécuté. Il n'y avait vraiment pas moyen de rien critiquer, et l'émotion, si elle n'a pas été au même degré chez tout le monde, a cependant été visible chez tous.

Ma nièce Hohenthal m'écrit, de Téplitz, que M. le Duc de Bordeaux se trouve fort bien des eaux minérales, des bains et des douches. On a été péniblement surpris de le voir au spectacle, le soir même où on a appris la mort de Mgr le Duc d'Orléans.

Paris, 5 août 1842.—J'ai été hier au Sacré-Cœur faire mes adieux à Mme de Gramont. Elle venait de recevoir des lettres de Kirchberg[ [68], qui disaient que le lendemain du jour où on y avait appris la mort du Duc d'Orléans, on y avait fait dire une messe en noir, à laquelle le Dauphin, la Dauphine et Mademoiselle avaient, non seulement assisté, mais communié à l'intention et pour le repos de l'âme du défunt. Je ne connais rien de plus touchant et de plus chrétien.

De la rue de Varennes, j'ai été dire adieu à la princesse de Lieven à Beauséjour. Je l'ai trouvée très agitée de la crise ministérielle qui gronde dans l'air, très irritée contre M. Molé, très enchantée des colères du Roi contre lui, et annonçant que M. Guizot ne se retirera qu'après avoir provoqué à la Chambre une expression nettement formulée de ce qu'on appelle son impopularité; qu'il ne se retirera pas sur la nomination d'un Président opposant; qu'il traversera l'Adresse et la loi de Régence; qu'il demandera ensuite des explications à la Chambre, et que ce n'est que devant sa répulsion directe et nettement exprimée, que le Cabinet se dissoudra. C'est ainsi que le Roi désire que les choses se passent.

M. Royer-Collard est venu ce matin chez moi. Il était fatigué, parlait de sa fin prochaine, et me faisait l'effet de quelqu'un qui y touche. Cela m'a attristée, et je n'ai pas été égayée à Maffliers, où j'ai été dîner, avec M. de Valençay, chez ces pauvres Périgord, dont l'intérieur est bien assombri par le dépérissement de Mme d'Arenberg.