Paris, 7 août 1842.—Hier, à deux heures, j'étais à Neuilly, d'après les ordres de Madame Adélaïde. J'ai pris congé d'elle, et le Roi, ayant eu la bouté de vouloir me voir, est venu chez sa sœur. Je l'ai trouvé fort jaune, et d'autant plus touchant qu'il est très naturel dans sa douleur; quelquefois, il parle d'autre chose, puis un mot le fait retomber dans son chagrin et il pleure abondamment. On dit la douleur de la Reine plus véhémente. Elle a eu la bonté, ainsi que Mme la Duchesse d'Orléans, de me faire dire des paroles très aimables et des regrets de ne pas me voir, mais elles craignent avec raison, que beaucoup d'autres dames ne demandent à pénétrer chez Elles, si Elles faisaient la moindre exception. La Reine n'a vu, depuis son malheur, que sa famille, sa Maison et les Ministres.
En sortant de chez Madame, je suis allée voir Mmes de Dolomieu et de Montjoye. La première était sortie, la seconde était chez elle; celle-ci m'a montré la copie d'une lettre écrite à la Reine par un des Évêques consultés, qui est admirable, consolante, et qui m'a bien touchée. Enfin, la Reine se calme sur cette terrible question, et d'autant plus que, peu de semaines avant sa mort, le Duc d'Orléans étant un jour seul avec sa mère, lui dit qu'Elle se trompait si elle le croyait indifférent à la religion, et qu'il pouvait lui assurer que ses idées étaient fort modifiées à cet égard.
Le Roi venait de recevoir des nouvelles de Saint-Pétersbourg de M. Périer qui mande, dans sa dépêche, que l'Empereur Nicolas a pris le deuil, sans attendre de notification, et qu'il avait envoyé le comte de Nesselrode chez M. Périer, lui porter ses compliments de condoléances, en lui annonçant qu'il avait ordre d'écrire une dépêche à M. de Kisseleff, que celui-ci porterait à la connaissance de M. Guizot et qui contiendrait les mêmes compliments. C'est la même forme observée lors de la mort de la Duchesse de Würtemberg. Du reste, il n'y a aucun échange de notification particulière entre les deux Cours. Cette lacune dans l'étiquette a été établie par la Russie, lors de la mort du grand-duc Constantin, premier événement de ce genre depuis 1830, et que la Cour de Russie n'a point fait connaître à la nôtre, selon les anciens usages adoptés en pareilles circonstances.
Jeurs, 9 août 1842.—Je suis partie hier de Paris, après mon déjeuner. La chaleur y était grande; ici, il fait plus frais. M. et Mme Mollien sont toujours excellents pour moi. Je le trouve, lui, bien cassé.
Maintenon, 11 août 1842.—Je suis arrivée ici, hier, pour l'heure du dîner, ayant quitté, le matin, les bons Mollien, qui m'avaient reçue avec leur cordialité habituelle. Il était arrivé à Jeurs, avant mon départ, des lettres de Neuilly, qui disaient que la Famille Royale irait passer le mois de septembre à la ville d'Eu.
Il y a ici une ancienne célébrité, Mme Récamier, qui, grâce à une névralgie au visage, ne parle pas; elle a un sourire permanent qui me fatigue un peu. M. Ampère, professeur distingué et fort protégé par Mme Récamier, qui le mène à sa suite, a de l'esprit et du mouvement, sans grande distinction de manières. M. Brifaut, pâle académicien, également satellite de Mme Récamier, lit ici d'anciennes tragédies de sa façon. Il y a encore M. de Vérac, qui devient fort sourd, et Mme de Janson, belle-sœur de l'évêque de Nancy et sœur de la duchesse de Noailles, spirituelle et fine, mais timide et réservée.
Rochecotte, 16 août 1842.—J'ai quitté Bonnétable avant-hier, après les offices du dimanche, et Tours hier, après la messe de l'Assomption, et un déjeuner chez le Préfet. J'ai cru arriver charbonnée: je ne me souviens pas d'avoir eu aussi chaud de ma vie.
On me mande de Vienne que M. de Metternich est allé à Kœnigwarth; qu'il doit, ensuite, se trouver en même temps que le Roi de Prusse aux bords du Rhin, mais qu'il se porte assez mal, qu'il a mauvaise mine, et que surtout, il devient très maigre. Barante m'écrit ceci: «J'ai eu quelques détails de plus sur l'impression que la mort de Mgr le Duc d'Orléans a produite sur l'Empereur. Elle a été vive. Horace Vernet, qui est arrivé l'autre jour de Pétersbourg, et qu'il a comme autrefois admis dans sa familiarité, m'a raconté des paroles remarquables, même par le sens politique. Je suis peu surpris de ses récits; à d'autres époques, dans d'autres occasions, l'Empereur s'est exprimé à peu près de même; mais il a adopté une position, il l'a constatée par certaines formes, il n'en résulte nul inconvénient pour lui, il n'y changera rien; seulement, il ne veut rien aggraver, et le retour réciproque des Ambassadeurs pourra s'arranger.»
Rochecotte, 23 août 1842.—Voilà donc la loi de Régence votée, à une imposante majorité. Les Pairs vont la confirmer, et, du moins sous ce rapport, on pourra être tranquille.
Rochecotte, 25 août 1842.—J'ai reçu, hier, une lettre qui résume, ce me semble, assez bien la situation actuelle de Paris. «La discussion sur la Régence a été belle, surtout curieuse: M. de Lamartine, passant à gauche, par rancune contre les conservateurs, qui ne l'ont pas fait Président; M. Thiers, secouant ses liens avec la gauche, parce qu'il veut se rendre possible; M. Odilon Barrot, engagé dans cette manœuvre, manquant de parole au dernier moment, par crainte de se dépopulariser dans son parti; les légitimistes prenant hors de propos le verbe haut et se faisant fouler aux pieds. Tel a été le drame. Il a été représenté au bénéfice du Ministère, qui, si on avait suivi les conseils de M. Thiers, n'aurait retiré aucun avantage de cette petite session, qui se serait passée sans combat: au lieu de cela, on lui a fait gagner les batailles de la Présidence et de la loi de Régence. C'est un acompte sur la vraie session. Elle commencera avec une extrême vivacité, mais le Cabinet a toujours les mêmes chances de succès, chances incertaines, sans doute, qui consistent dans les difficultés de former une autre combinaison et dans le penchant des conservateurs à se tenir unis contre la gauche. Les attaques seront passionnées et rigoureuses; donc il y aura danger, mais aussi espoir.»