Rochecotte, 29 août 1842.—J'ai reçu hier la nouvelle de votre débarquement à Liverpool[ [69]. Soyez le bienvenu dans notre vieille Europe, qui, malgré ses inconvénients, vaut encore mieux que le Nouveau-Monde.

On me mande ceci, de Paris: «La Reine est pâle, maigre, abattue, mais calmée; elle ne se débat plus contre la douleur, elle semble l'avoir acceptée maintenant, comme un accompagnement nécessaire, mais mitigé, de toute sa vie; on peut lui parler d'autre chose: ainsi, je lui ai parlé de vos larmes et de vos regrets, à quoi elle s'est écriée: «Ah! oui, je le sais, j'en étais sûre; le Roi et ma sœur ont été bien touchés de tout ce qu'elle leur a dit, et de tout ce qu'elle a montré de véritable peine. Mon pauvre enfant avait grande confiance en elle; il était vraiment de ses amis.» Tout cela s'est dit avec un accent qui vous aurait convenu. La Duchesse d'Orléans est revenue de Dreux. Elle avait insisté pour y aller avant de faire le voyage à Eu. On a pu croire qu'elle avait quelque velléité de s'établir à l'Élysée avec ses enfants, mais cette velléité eût été si nettement repoussée, qu'elle ne s'est pas reproduite. Le million affecté par les Chambres au Prince Royal reste au comte de Paris; sa mère comme tutrice en a la jouissance, de plus elle a son douaire de 100 000 écus; elle est donc riche pendant la minorité. Elle a fait de nombreuses réformes subalternes, mais elle conserve sa Maison d'honneur, et à son fils toute la maison militaire du feu Prince. On craint qu'elle ne sache pas bien gouverner ses revenus. C'était son mari qui réglait toute la dépense; elle n'en a, dit-on, ni l'habitude, ni l'intelligence. Les premiers élans de la douleur passés, bien des petites combinaisons, préoccupations, surgissent de tous côtés. Intrigues politiques, jalousies de famille, rivalités de Cour, tout trouve sa place, et, si le Roi n'y met ordre, il y aura un parti Orléans et un parti Nemours.»

Rochecotte, 31 août 1842.—Voici ce qu'on me mande de Paris, sur la vie qu'y menait la Famille Royale, avant son départ pour la ville d'Eu: «Leurs services n'entrent pas dans le salon et ne mangent pas avec eux. Le Roi reçoit dans le billard les hommes qui viennent lui parler ou lui faire leur Cour; et la Reine, Madame Adélaïde, la Princesse Clémentine et Mme la Duchesse de Nemours passent ensemble la soirée à travailler autour de la table ronde. Enfin, les voilà partis pour Eu, et il faut espérer que le changement de résidence leur fera quelque bien. Le petit Duc de Chartres a donné, un moment, de sérieuses inquiétudes. Mme la Duchesse d'Orléans vit assez à part, avec Mme la Grande-Duchesse de Mecklembourg.»

Mme de Lieven, après avoir passé huit jours à Dieppe, s'y est tellement ennuyée, qu'elle est revenue en hâte à son petit Beauséjour, d'où elle m'écrit: «Thiers s'est décidément séparé de la gauche, et il se pose en successeur immédiat de M. Guizot, ce qui ne doit pas être du goût de M. Molé. Les Chambres seront convoquées pour le 9 janvier. Rien de nouveau sur Pahlen, ni sur Barante. Tout septembre se passera à Eu, puis viendra Saint-Cloud. La Reine d'Angleterre mène son mari en Écosse, pour le consoler, par la chasse aux grouses, de ce qu'elle ne lui a pas permis d'aller aux manœuvres sur le Rhin. Elle fera ce voyage sans éclat, assez petitement, trop petitement. Lord Aberdeen l'accompagne.»

Rochecotte, 8 septembre 1842.—Un de nos amis, en Angleterre en ce moment, m'écrit de Londres ce qui suit, «J'ai revu ici un de nos amis, l'excellent Dedel, Ministre des Pays-Bas, qui nous est sincèrement attaché. Nous avons bien reparlé ensemble des temps passés, et il m'a raconté de curieux détails, qui vous paraîtront peut-être un peu rétrospectifs, par les faits auxquels ils se rapportent, mais qui me semblent n'être pas sans intérêt. Lors de l'avènement de la Reine Victoria, avant même que les membres du Corps diplomatique aient eu le temps de recevoir leurs nouvelles lettres de créance, la Reine a voulu les voir au Palais de Kensington. Ils furent tous présentés individuellement, par lord Melbourne et lord Palmerston. Quand les trois premiers, c'est-à-dire le prince Esterhazy, le général Sébastiani et le baron de Bülow, eurent été présentés, lord Melbourne, les prenant à part, leur dit: «Eh bien! Comment trouvez-vous ma petite Reine? N'est-ce pas qu'Elle est très bien? Elle a les meilleures dispositions pour tous les souverains étrangers, et je puis vous garantir qu'Elle vivra en paix avec tous. Il y en a un, cependant, contre lequel Elle a une haine étonnante. C'est de l'enfantillage, c'est foolish, et j'espère que nous parviendrons à détruire cela; imaginez qu'elle a une haine violente contre le Roi des Pays-Bas.» Ce qu'on imagine encore moins, disait Dedel, c'est un pareil langage dans la bouche d'un premier Ministre d'Angleterre. En continuant il m'a dit: Depuis que sir Robert Peel est à la tête du gouvernement, la Reine ne se mêle plus de rien. Elle le laisse faire entièrement. Elle avait pris un vif intérêt dans le Ministère de lord Melbourne, parce qu'elle était dans un excitement continuel, par suite de la situation toujours chancelante de son Cabinet; maintenant qu'Elle sait que, de longtemps, rien ne peut ébranler sir Robert Peel, elle ne se soucie plus des affaires d'État. Ce changement a eu de fâcheux résultats pour le prince Albert. Elle ne s'occupe plus que de lui. Elle le tient en laisse, ne lui accorde pas un moment de relâche et exerce réellement sur lui une tyrannie, dont le jeune Prince dissimule mal, parfois, la fatigue et l'ennui qu'il en ressent. Au reste, la Reine a gardé de l'affection pour lord Melbourne, qui l'amusait, et qui a eu l'avantage d'être le premier à l'initier aux affaires d'État. Sa haine contre le Roi des Pays-Bas s'explique par l'influence que le Roi des Belges a longtemps exercée sur Elle, mais qui paraît s'être fort affaiblie dans ces derniers temps. Dedel dit que le Corps diplomatique à Londres fait maintenant la plus triste figure, qu'il n'a aucune considération dans la société, où on le compte fort peu. Le Ministre de Russie, le baron de Brunnow, est un homme de beaucoup de talent, et qui a, au suprême degré, l'esprit des affaires. Il est faux jusqu'à la fourberie; un véritable Gréco-Russe, très dangereux dans les relations qu'on a avec lui. Dedel reconnaît que Brunnow a eu de grands succès diplomatiques à Londres. On témoigne en général, de la bienveillance à M. et Mme de Sainte-Aulaire. On trouve Madame polie, et Monsieur assez amusant. M. de Barante a plu aux personnes qui ont causé avec lui. A tout prendre, disait Dedel, le général Sébastiani est encore celui des trois Ambassadeurs de France ayant succédé à M. de Talleyrand, qui a le mieux réussi à Londres. Il avait le coup d'œil très juste. Sa première impression, dans toutes les affaires, était bonne; son désavantage était de ne savoir pas développer clairement ses idées. Il avait très bien compris la question d'Orient et l'aurait convenablement arrangée, si on l'avait laissé à son poste. Quant à M. Guizot, il a fait faute sur faute à Londres, et a bien montré qu'il ne savait absolument rien de ce que c'est que la diplomatie. Il s'est cru à Paris, où tout se mène par des intrigues parlementaires, et il a voulu séparer lord Holland, lord Clarendon, lord John Russell de lord Palmerston, oubliant que celui-ci était le beau-frère de lord Melbourne, qui en définitive était le maître; il a évidemment cherché à renverser le Cabinet, jeu fort imprudent et fort dangereux de la part d'un Ministre étranger. Il a aussi essayé d'ameuter quelques membres radicaux de la Chambre des Communes contre lord Palmerston, et a même poussé l'imprudence jusqu'à dîner avec eux en petit comité au Star and Garter, à Richmond. Lord Palmerston a dit une fois à Bülow: «M. Guizot doit me savoir gré de ne pas faire usage des pièces que j'ai entre les mains, et qui constatent de la manière la plus précise ses menées et ses intrigues pour renverser le Cabinet. Elles sont d'une nature telle qu'elles autoriseraient le gouvernement de la Reine à lui envoyer ses passeports.» Le voyage de Mme Lieven en Angleterre a fait aussi le plus grand tort à M. Guizot. Lord Palmerston, qui connaissait la haine de Mme Lieven contre lui, a vu, dans son arrivée, un nouveau coup qu'on voulait lui porter et sa vengeance n'a plus connu de mesure. En tout, la France, les Français et leur gouvernement sont très mal vus en Angleterre depuis deux ans, et on trouve que l'Ambassade de France actuelle n'est pas de force à changer ces dispositions. Le Cabinet anglais actuel, qui blâme la conduite de lord Palmerston, croit toutefois avoir fait, depuis qu'il est au pouvoir, tout ce qu'il lui était convenablement possible de faire pour ramener l'esprit public de la France. Il reconnaît avec peine qu'il n'a pas réussi; mais il est bien décidé à ne rien faire de plus, et à attendre les événements en se tenant prêt à toutes les éventualités.

«Les choses marchent assez mal en Hollande, où la maison d'Orange devient de plus en plus impopulaire. On ne pardonne pas au vieux Roi sa rapacité, la manière dont il a exploité le pays pendant vingt-cinq ans, et encore moins son mariage avec une catholique belge, après avoir, durant deux années, condamné le pays à supporter un état aussi onéreux que la guerre, sans sa gloire et ses profits, tout cela pour l'agrandissement de sa famille. Le nouveau Roi est léger, inconsidéré, imprudent. On le blâme de se jeter dans les bras de la France, ce qui est une politique toute nouvelle et aventureuse pour la Hollande; on blâme surtout son entêtement à maintenir l'armée sur un pied ruineux pour le pays; le budget reste énorme: quatre-vingts millions de florins pour une population de moins de trois millions d'âmes. La nomination du baron Heskern, comme Ministre des Pays-Bas à Vienne, a causé un grand scandale en Hollande et y a renouvelé des bruits fâcheux.

Rochecotte, 11 septembre 1842.—J'ai reçu hier une lettre de M. de Salvandy, dont voici l'extrait: «Le plongeon de Thiers est fabuleux. L'amende honorable au Gouvernement a été complète; il lui a baisé la main. Je l'aurais trouvé plus habile d'être plus digne. Cela arrive bien souvent. Je ne crois pas qu'il se soit, par là, rendu possible immédiatement, mais par cela seul, qu'il a l'air de l'être, le pouvoir est plus difficile à tout le monde. L'un des résultats de cette immense flatterie, c'est de rendre le Roi ingouvernable. M. de Lamartine n'a jamais été qu'un météore. Il écrit à M. Villemain qu'il va faire de la grande opposition; il n'y aura de grand que son impuissance et sa chute.»

Je compte partir, dans quelques heures, pour Valençay et y passer un mois chez mon fils, auquel je l'avais promis depuis longtemps.

Valençay, 24 septembre 1842.—J'ai été fort affligée de la mort de ma pauvre et excellente cousine, la princesse Pierre d'Arenberg. Elle avait, pour moi, beaucoup de bienveillance, comme son mari, et tout ce côté de ma famille. Je leur suis, à tous, bien sincèrement attachée. La sœur de charité, qui a soigné Mme d'Arenberg, lui a entendu dire, tout de suite après l'Extrême-Onction: «Mon Dieu! que votre volonté soit faite!» Je reste convaincue qu'elle a été éclairée sur son danger, dans les dernières quarante-huit heures de sa vie, et que c'est par force d'âme, et pour ne pas ôter à ses entours la consolation de la croire dans l'illusion, qu'elle n'a pas plus clairement parlé de sa fin. C'était une âme d'élite!

Valençay, 27 septembre 1842.—J'ignorais qu'il fût question du mariage du Prince de Joinville avec une Princesse du Brésil; je croyais même que ces Princesses ne pouvaient quitter le Brésil, à moins que leur frère, l'Empereur, qui n'est pas encore marié, n'eût des enfants. Je m'étonne aussi que la Reine des Français ne redoute pas un peu le sang de ces Princesses de Bragance et leur éducation. Puis, pourquoi marier si tôt un jeune homme, marin de profession, qui a trois frères et déjà trois neveux? Cela prépare des quantités de branches collatérales, qui, grâce au partage des fortunes et à la lésinerie toujours croissante des Chambres, deviendront nécessiteuses, appauvries et bientôt une gêne pour le chef de la famille.