Paris, 18 mars 1843.—Le Roi s'est montré excessivement touché de l'éloge que M. Guizot a fait de lui, à son dernier discours à la Chambre des Députés, dans la discussion sur les fonds secrets; le soir même, il a écrit à M. Guizot qu'il aurait été le remercier lui-même, s'il n'était enchaîné au rivage. Le lendemain, M. Guizot ayant été de bonne heure chez le Roi, la Reine y est venue avec toute la Famille Royale, et des remerciements pleins d'émotion ont été adressés au Ministre vainqueur.

Paris, 20 mars 1843.—M. Molé se déclare, à jamais, hors de la politique, brouillé avec elle, ministre incompatible avec le Roi; il parle de se créer une existence purement privée, et embellie par l'amitié et les goûts de l'esprit. Deux mois plus tôt, ce propos aurait eu de la dignité; aujourd'hui, il ressemble à du dépit et ne persuade personne.

On remarque beaucoup le calme extrême de Mme la Duchesse d'Orléans; on s'étonne de l'amélioration de sa santé à travers sa douleur. Elle se dévoue avec ardeur à l'éducation de ses enfants, en fait le but principal de sa vie et ne le laisse pas ignorer. La Reine, après l'explosion d'une douleur déchirante et passionnée, a repris tout son calme, et le mariage prochain de la Princesse Clémentine[ [81] lui est une distraction utile et puissante. La Princesse Clémentine est tout simplement enchantée, moins, peut-être, du mari, qu'on dit médiocre et sans éclat de situation, que d'acquérir de l'indépendance, d'avoir la clef des champs, et de fuir la table ronde du salon des Tuileries, qui, de tout temps, a fait le désespoir des enfants du Roi. La Princesse Clémentine doit se marier tout de suite après Pâques, à Saint-Cloud; partir ensuite pour Lisbonne, l'Angleterre, Bruxelles et Gotha, et revenir à Paris, où elle habitera les Tuileries. On ne lui donne que 60 000 francs de rente; le Prince, son mari, n'en aura que 108. Cela fait un assez médiocre revenu. Mme la Duchesse de Nemours, belle, douce, bonne enfant, en toutes choses soumise à la Reine, est chérie par elle. Le Duc de Nemours retombe, dit-on, dans ses silences.

Paris, 23 mars 1843.—On parlait, à la Chambre des Députés, de l'attaque qui rendait M. Dupin, l'aîné, malade, et qui, disait-on, avait surtout porté au visage; à cela, M. Thiers a dit tout haut, avec son imprudence habituelle: «Il a cependant un visage bien plus à soufflets qu'à attaques!»

Il apparaît à tout ce qui approche des Tuileries qu'il s'élève déjà quelques nuages entre le pavillon Marsan et le reste du Palais[ [82]. La Reine, que j'ai vue, m'a dit, avec plus de surprise que de satisfaction, que Mme la Duchesse d'Orléans se portait mieux qu'avant son malheur, auquel on n'aurait pas supposé qu'elle pût survivre, en ajoutant: «Sans doute, la tendresse pour ses enfants lui a inspiré autant de courage». La Reine est contente de ses petits-fils; elle regrette, cependant, qu'ils ressemblent plus au côté Weimar qu'à celui d'Orléans. Elle est satisfaite du mariage de la Princesse Clémentine, surtout comme repos d'esprit, et dit, avec raison, que la Princesse Clémentine a vingt-cinq ans; qu'elle peut juger elle-même de ce qui lui convient; et que la similitude de religion et le désir d'avoir un protecteur dans l'avenir lui font accepter, avec plaisir, un mariage que feu Monseigneur le Duc d'Orléans avait arrangé, avant de mourir, avec le Roi des Belges. La Reine a ajouté que l'établissement principal de la Princesse serait à Cobourg, mais qu'elle voyagerait beaucoup et viendrait souvent à Paris.

Paris, 27 mars 1843.—On dit beaucoup que Mme la Duchesse d'Orléans montre la plus grande préférence pour la duchesse d'Elchingen, femme d'un des aides de camp de feu son mari. C'est l'amie de cœur. Quelqu'un ayant osé représenter à Mme la Duchesse d'Orléans qu'une préférence de ce genre, trop marquée, pourrait effaroucher et blesser ses alentours et les personnes de sa Maison, plus naturellement appelées à son intimité, elle a répondu avec mécontentement, et par un morceau sentimental qu'on a qualifié d'allemanderie, sur la liberté acquise à chacun de se livrer sans réserve aux sentiments purs d'une amitié fondée sur la sympathie.

Quoique légalement tutrice et ayant la garde-noble de ses enfants, on ne laisse pas jouir Mme la Duchesse d'Orléans de ses droits; le Roi s'est, pour ainsi dire, emparé de ceux de tuteur; il ne laisse, à sa belle-fille, que la jouissance des 100 000 écus de son douaire qui lui sont assurés par une loi; mais tout ce qui revient au Comte de Paris passe par les mains du Roi, qui paye toutes les dépenses, et se fait rendre compte de tout, ainsi que pour le Duc de Chartres, le second fils.

On dit aussi que Mme la Duchesse d'Orléans a eu de la peine à comprendre qu'elle devait se renfermer presque absolument, pendant la durée de son grand deuil. Elle donnait beaucoup d'audiences; le Roi ayant fait, assez sèchement, l'observation qu'elle voyait trop de monde pour sa position, sa porte ne s'est plus ouverte que pour les personnes de son intérieur. On trouve, encore, qu'elle a un peu trop étendu l'envoi des portraits de son mari, des billets écrits de sa main. Il n'y a pas jusqu à M. Gentz de Bussy, l'Intendant militaire, qui n'en ait été gratifié. Les personnes de sa grande intimité disent beaucoup, quand on la plaint, qu'elle a la plus haute position du pays, la plus importante; qu'elle est appelée à jouer le rôle le plus élevé. Elle-même se berce et s'exalte dans cette idée.

Paris, 30 mars 1843.—Le comte d'Argout disait hier chez Mme de Boigne que l'abbé de Montesquiou, Ministre de l'Intérieur en 1814, ayant fait reprendre l'habit et le petit manteau au Conseil d'État, tous ces Messieurs, lorsqu'ils furent reçus par Louis XVIII avec les autres Corps, excitèrent par ce costume inusité une grande curiosité, et les militaires qui se trouvaient présents, particulièrement surpris, se disaient entre eux: «Voilà le nouveau clergé.»

Paris, 2 avril 1843.—On a beaucoup parlé des États-Unis d'Amérique, l'autre jour, à dîner, chez la princesse de Lieven; on en disait, naturellement, assez de mal. A ce sujet, M. de Barante a rappelé un mot de feu M. de Talleyrand, que voici: «Ne me parlez pas d'un pays où je n'ai trouvé personne qui ne fût prêt à me vendre son chien!» On a beaucoup et fort bien causé de toutes choses à ce dîner, qui était agréablement composé. Le désastre de la Guadeloupe[ [83] et la comète n'ont pas été absorbants comme partout ailleurs: cependant, ils ont eu leur tour, et on a parlé d'une jolie caricature, où M. Arago, le chef de l'Observatoire, est représenté, non pas observant, mais observé par la Comète[ [84]! On a passé du joli morceau de M. de Noailles sur Saint-Cyr[ [85] aux souvenirs de Louis XIV, à la Grande Mademoiselle et à la collection de portraits curieux réunis au château d'Eu. M. Guizot s'est complu à nous dire qu'il avait couché au rez-de-chaussée dans la chambre de M. de Lauzun, et qu'il montait, pour aller chez le Roi, par le même escalier qui avait conduit cet insolent mari chez la Princesse, dont le Roi habite maintenant l'appartement. Quel rapprochement!