Paris, 3 avril 1843.—J'ai été, hier, à l'Hôtel de Ville, chez Mme de Rambuteau, qui rentrait du sermon: elle venait d'entendre, à Notre-Dame, l'abbé de Ravignan prêcher contre le luxe des femmes et le peu de décence de leur toilette; il s'est servi du mot décolleté, et, en parlant du décolletage des robes, il a été jusqu'à dire: «Où cela s'arrêtera-t-il?» Il a indiqué que cet excès n'était même pas joli! Le P. de Ravignan est si naturellement grave, simple, austère, qu'on a trouvé ces expressions encore plus particulièrement risquées dans sa bouche. Sa critique était cependant bien juste. Les femmes dépensent beaucoup trop; nos toilettes se compliquent de mille ajustements accessoires, qui en doublent la dépense, sans les rendre plus convenables: les jeunes femmes, ou celles qui veulent être à la mode, sont à peine vêtues. Feu mon oncle, M. de Talleyrand, quand je commençai à mener Pauline dans le monde, me recommanda, très sérieusement, de soigner la décence de sa toilette, et, à ce sujet, il me dit, à peu près dans la même pensée que M. de Ravignan: «Quand ce que l'on montre est joli, c'est indécent; et quand ce que l'on montre est laid, c'est très laid.» Il disait aussi d'une femme fort maigre et qui dédaignait la plus légère gaze: «Il est impossible de plus découvrir et de moins montrer.»
Paris, 5 avril 1843.—Quelqu'un, qui peut le savoir, me racontait hier qu'à l'époque de la coalition qui a fait tant de tort à M. Guizot, sa présence constante chez la princesse de Lieven déplut au Corps diplomatique et l'embarrassa, au point que le comte Pahlen, Ambassadeur de Russie, vint en parler amicalement à la Princesse et lui dit que lui et ses collègues s'abstiendraient de venir le soir chez elle, s'ils étaient forcés d'y rencontrer, chaque fois, M. Guizot. La Princesse répondit qu'elle tenait trop à conserver ses relations avec son Ambassadeur pour ne pas espacer les visites de M. Guizot. En effet, elle raconta simplement à celui-ci sa conversation avec le comte de Pahlen, et, tout en l'assurant du prix qu'elle attachait à son amitié, elle le pria de venir moins assidûment le soir chez elle. M. Guizot lui répondit, avec quelque amertume: «Comme vous voudrez, Madame, il est bien entendu que je ne vous verrai plus le soir, jusqu'au jour où je serai Ministre des Affaires étrangères, et où, alors, le Corps diplomatique demandera à venir chez vous pour m'y rencontrer.» On ne saurait avoir été meilleur prophète.
Paris, 14 avril 1843.—Le jour où le général Baudrand, nommé gouverneur du Comte de Paris, vint en faire ses remerciements au Roi, en lui faisant une phrase de modestie sur le poids de sa responsabilité, le Roi l'interrompit et lui dit: «Rassurez-vous, mon cher Général, car il reste bien entendu que le Gouverneur de Paris, c'est moi.» Je crois que ce qui a fait agréer ce choix par Mme la Duchesse d'Orléans, c'est qu'un jour, elle aussi, compte bien dire à ce pauvre général Baudrand: «Le Gouverneur, c'est moi.»
Hier au soir, chez Mme de Boigne, où j'ai été avec M. et Mme de Castellane qui reviennent de Rome, la conversation a mené, naturellement, à parler du Cardinal Consalvi, que j'ai beaucoup connu: il était aimable, fin, spirituel, agréable, comme un homme du monde; il n'avait rien d'ecclésiastique que son habit. M. le Chancelier[ [86], qui était aussi chez Mme de Boigne, racontait qu'à Rome, le Cardinal, au moment où tout le poids du gouvernement pesait sur lui, se plaisait encore à distribuer des billets de spectacle et à se réserver toutes les politesses et les obligeances de la société. Au Congrès de Vienne, où il était chargé de défendre les intérêts du Saint-Siège et d'obtenir, s'il était possible, la restitution des légations, je l'ai entendu, un jour, en réclamer vivement et habilement la propriété pour le Saint-Père. M. de Talleyrand discutait cette question avec lui: après plusieurs arguments pour et contre, le Cardinal s'écria tout à coup, avec un accent et des gestes italiens inimitables: «Mais, qu'est-ce que cela vous fait de nous rendre, ici-bas, un peu de terre? Nous vous en donnerons, là-haut, tant que vous voudrez.» Et, en disant cela, il levait les yeux et les mains au ciel, avec un élan merveilleux!
Mme de Boigne, habituellement si réservée qu'elle en est comprimée, s'est échappée jusqu'à me citer un propos que Pozzo lui avait tenu, à l'époque du mariage de la Reine d'Angleterre, et qui est un peu léger: Mme de Boigne demandant à Pozzo qui la Reine d'Angleterre allait épouser, il répondit: «Encore un des étalons de la Royauté.» C'est ainsi qu'il désignait les Cobourg.
Paris, 15 avril 1843.—L'abbé Dupanloup a prêché, hier, l'agonie, à Saint-Roch, avec talent et émotion, mais avec un peu trop d'harmonie imitative dans la voix, des longueurs, des redites, et un morceau redoublé sur les douleurs maternelles de la Sainte Vierge, qui, réduit de moitié, aurait été d'un meilleur effet. Presque adressé à la Reine, qui était avec les Princesses dans la stalle en face de la chaire, il aurait dû moins analyser et fouiller dans ces affreuses angoisses maternelles, qui renouvelaient les tortures de la pauvre Reine. Elle fondait en larmes, et, parmi les assistants, il y en a eu qui ont eu le mauvais goût de se lever pour la regarder pleurer.
On était fort embarrassé de savoir dans quel costume le Prince Auguste de Saxe-Cobourg paraîtrait, au jour de son mariage[ [87], mais le Roi de Saxe, son cousin, a tranché la difficulté en le nommant d'emblée Général.
Paris, 16 avril 1843.—Le docteur Cogny me rappelait, hier, que quelqu'un ayant dit devant M. de Talleyrand que le sage devait tenir sa vie cachée, il reprit: «Selon moi, il ne faut ni la cacher, ni la montrer; il faut être ce que l'on est, simplement, sans précautions ni affectation.» M. de Talleyrand était, en effet, si naturel en toutes choses, et faisait si grand cas de la vérité dans la vie, que je lui ai entendu dire, écrire et répéter souvent, même par exclamation, et comme répondant à sa propre pensée: «Que la simplicité est une belle chose!»
M. de Barante, pendant son ambassade à Turin, s'est assuré que Matthioli (que quelques historiens ont voulu supposer avoir été le fameux Masque de fer) était mort en Piémont et ne pouvait avoir rien de commun avec ce célèbre personnage. Louis XVIII était si curieux de ce mystère, dont Louis XVI avait été le dernier dépositaire, que le jour même où il revit à Mittau sa malheureuse nièce, Mme la duchesse d'Angoulême, il la questionna pour savoir si Louis XVI, avant de mourir, ne lui avait pas confié son secret. La Princesse répondit que non. C'est Louis XVIII, lui-même, qui l'a raconté au duc Decazes, ce qui fait plus d'honneur à sa curiosité qu'à son cœur. A ce sujet, il me revient à l'esprit une autre chose, que j'ai souvent entendu raconter à feu mon oncle, M. de Talleyrand, qui ne la citait jamais sans le plus profond étonnement. Ministre des Affaires étrangères, il reçut un soir un courrier, porteur d'une nouvelle qui pouvait être désagréable à Louis XVIII. Il remit à l'annoncer au Roi au lendemain matin; en arrivant de bonne heure chez Louis XVIII, il lui dit: «Sire, craignant de faire passer une mauvaise nuit à Votre Majesté, j'ai remis à ce matin de lui apporter les papiers que voici.» Le Roi, surpris, lui dit: «Rien n'empêche mon sommeil, et en voici la preuve: certes, le coup le plus affreux de ma vie a été la mort de mon frère; le courrier qui m'apporta cette cruelle nouvelle arriva à huit heures du soir. Je restai plusieurs heures bouleversé, mais à minuit je me couchai, et je dormis mes huit petites heures, comme de coutume.»
Paris, 20 avril 1843.—Les différentes personnes attachées au service de Mme la Duchesse d'Orléans ont reçu hier, de cette Princesse, chacune une lettre dans laquelle elle leur dit que le deuil de Mgr le Duc d'Orléans est trop sérieux pour pouvoir être quitté pour n'importe quelle circonstance, et qu'en conséquence, aucune des personnes qui lui sont attachées ne pourra le quitter au mariage de la Princesse Clémentine. Cette injonction finit par ces mots: «C'est ainsi que je l'entends.» Il y a des personnes qui veulent voir, dans cette circulaire, un blâme tacite de ce que le mariage de la Princesse Clémentine a lieu avant l'expiration de l'anniversaire mortuaire du feu Prince. Ce n'est pas la première circonstance où une certaine séparation se marque entre Mme la Duchesse d'Orléans et la Famille Royale.