Paris, 22 avril 1843.—La Grande-Duchesse douairière de Mecklembourg, belle-mère de la Duchesse d'Orléans, a dit à une dame avec laquelle elle est en confiance, et qui me l'a répété, combien elle était peinée de la situation comprimée dans laquelle, à tous égards, le Roi tient la Duchesse d'Orléans. On dit que cette Princesse a l'intention de porter le deuil pendant tout le reste de sa vie.

Paris, 29 avril 1843.—Il y a quelques mois que la princesse Belgiojoso a fait paraître un livre plus pédant que sérieux, ayant pour titre: De la formation du Dogme catholique. Cet ouvrage n'est, à vrai dire, qu'un catalogue des diverses hérésies dans les premiers siècles de l'Église. Il suppose des recherches si longues et si ardues, qu'il est difficile de croire qu'une femme, jeune encore, et dont la vie appartient fort au monde, ait pu, seule, en être l'auteur. Le style en est simple, ferme, et, de beaucoup, ce qui vaut mieux dans le livre, fort peu orthodoxe, du reste, déjà mis à l'index à Rome. On a beaucoup cherché quels pouvaient être les collaborateurs de la Princesse. On a nommé, et M. Mignet et l'abbé Cœur, tous deux de sa société intime. A cette occasion, quelqu'un devant qui on parlait de ce livre disait: «C'est bien le cas de dire: le style, c'est l'homme!»

Le duc de Coigny, chevalier d'honneur de Mme la Duchesse d'Orléans, est d'un caractère assez brusque et d'une franchise rude; il a fait une espèce de scène à la Princesse, au sujet du général Baudrand comme gouverneur du Comte de Paris, disant que ce n'était pas la peine de s'être tant pressé pour faire un choix si pauvre et si rapetissant; qu'on s'était attendu au duc de Broglie, à quelque Maréchal, enfin, à une notabilité quelconque. A quoi Mme la Duchesse d'Orléans a répondu: «Si le choix est mauvais, j'en suis seule responsable, car je l'ai instamment sollicité du Roi.» Là-dessus, vraie colère du duc de Coigny, demandant l'explication de cette préférence: «Que voulez-vous?» a été la réponse, «vous savez que nous n'aimons pas avoir, auprès de nous, des gens qui nous gênent.» M. de Coigny a répliqué: «Votre Altesse Royale ne voulait donc qu'un homme de paille; c'est pitoyable!» et l'entretien a fini là.

Le prince de la Moskowa, fils aîné du maréchal Ney, grand musicien, a conçu le projet de faire naître, à Paris, le goût de la musique sacrée, qui y est étrangement inconnue, et peu appréciée. Il a péniblement enrôlé quelques amateurs et a cherché à inspirer de l'intérêt pour cette association à quelques dames qu'il a priées d'être patronnesses: je suis de ce nombre. Avant-hier, le premier essai a eu lieu dans le salon de Hertz. Les efforts ont été louables; le résultat médiocre, malgré le grand talent de Mme de Sparre et une autre belle voix de femme; mais, ici, on ne sait pas chanter simplement, gravement, sans dramatique, les accents austères et sacrés de la musique religieuse: c'est un art tout nouveau dans ce pays-ci, et qu'il faudra du temps pour naturaliser. La tentative est cependant intéressante. J'ai dit au prince de la Moskowa qu'il devrait associer à ses efforts les curés de Paris; j'en ai aperçu deux dans la salle.

Un événement cruel vient de frapper une famille que je connais: un jeune homme de dix-huit ans, Henri Lombard, la joie et l'orgueil de ses parents, l'honneur de son collège, l'amour de ses camarades, est mort le 24 de ce mois-ci, après trois jours de maladie. Cette maladie, c'était la rage! Au mois de novembre dernier, il trouva son chien de chasse triste et morose; un jour même, il eut la main éraillée par les dents de cet animal, qui, peu après, mourut enragé. Son maître, qui l'aimait beaucoup, eut le courage (le chien étant attaché) de lui nettoyer, avec son éponge de toilette, l'écume qui sortait de sa gueule. Il lava ensuite cette éponge et s'en servit comme par le passé. Cependant, il resta préoccupé de cette égratignure de la main, dont il n'avait pas parlé d'abord, et ce ne fut que trois mois après la mort du chien qu'il dit à son ancienne bonne que pendant plusieurs semaines, il avait été soucieux et inquiet, mais que le temps qui s'était écoulé le rassurant entièrement, il reprenait toute sa liberté d'esprit. Doux et studieux, il n'était ni gai, ni communicatif. Il parlait peu des dispositions intimes de son âme. C'est ainsi qu'on ignorait, dans sa famille, avec quelle assiduité il assistait, depuis près d'un an, aux instructions religieuses données à Saint-Louis-d'Antin par M. Petetot, le respectable et habile curé de cette paroisse. Les parents d'Henri Lombard n'ayant aucune habitude analogue à ces instructions pastorales, il avait, probablement, craint de leur déplaire, en se montrant dans une route opposée à la leur. Les choses en étaient là, quand, le vendredi 21 avril, il se sentit un grand malaise, aussitôt après une horreur marquée pour les liquides. Il reconnut, à l'instant, l'irrémédiable coup dont il était frappé. Il fit prier M. Petetot de venir lui parler et remplit tous ses devoirs religieux, non seulement avec une régularité exemplaire, mais avec une foi tellement fervente et une résignation si remarquable que le curé et les assistants en restèrent étonnés et profondément édifiés. Dans les horribles crises de ce mal hideux, dans l'affreuse contrainte de la camisole de force, couvert de cette dégoûtante écume de la rage, dévoré par ce mal ardent contre lequel on n'essaye même plus de remède, Henri Lombard n'a eu de pensées que pour le Ciel. La solennelle séparation de l'âme et du corps semblait s'être opérée dès avant la mort. Cette âme, longtemps ensevelie dans une silencieuse méditation, s'est alors révélée et comme dégagée des liens terrestres: elle a trouvé un langage et des expressions d'un ordre surnaturel. Dans les moments où il pouvait parler, il a exhorté chacun, avec un à-propos et une autorité singulière, notamment sa mère; lui connaissant des torts vis-à-vis d'une personne respectable de sa famille, il lui a dit, avec une voix inspirée: «Ma mère, de mon lit de mort, je vous envoie demander pardon et réparer vos torts.» Au retour de Mme Lombard près de lui, il lui dit: «Je vous connais, vous irez pleurer sur ma fosse et vous croirez vous rapprocher de moi, en cherchant mon tombeau; et vous ne saurez pas et vous ne sentirez pas que je ne suis plus là; vous ne lèverez pas vos yeux vers le lieu où je serai, plus haut; je serai mieux, je serai là où je pourrai intercéder pour vous.» Les jeunes élèves internes de l'hospice de la Charité, que M. Andral, oncle d'Henri Lombard, avait placés près de lui, et qui ne l'ont quitté qu'après que tout a été fini, ont été tellement saisis d'admiration par cette scène que leurs tendances incrédules sont entièrement changées. M. Andral, lui-même, si aguerri à tous les spectacles les plus déchirants, est resté abattu et consolé à la fois. Les obsèques du jeune Lombard ont été remarquables par le concours de tout le collège auquel appartenait le défunt, et par le tribut d'éloges et de regrets que chacun exprimait.

Paris, 30 avril 1843.—La vente de charité au profit des victimes du désastre de la Guadeloupe, a produit plus de cent mille francs net. La fatigue, pour nous qui vendions, a été grande, mais non sans intérêt. Chacune des Dames patronnesses a eu sa petite aventure à raconter. Voici la mienne. Un homme d'un certain âge est venu me demander le prix d'un petit gobelet en porcelaine: «Il est de vingt francs.—Est-il en porcelaine de France?—Non, Monsieur; en porcelaine de Saxe, de la manufacture de Dresde.—De Dresde!» reprit le Monsieur. «J'ai un mauvais souvenir de Dresde, car, Madame, je suis officier d'artillerie, et c'est moi qui, dans les guerres de l'Empire, par ordre supérieur, ai fait sauter le pont de Dresde.—Eh! Monsieur! Vous ne savez donc pas que vous parlez à une Allemande?—Vous serez généreuse, Madame, et vous pardonnerez un tort de la guerre.—Oui, Monsieur, si vous êtes généreux pour nos pauvres.—Ordonnez, Madame; j'achèterai tout ce que vous voudrez, ou, du moins, tout ce que je pourrai, car je ne suis pas riche.» Et, en disant cela, il vida sa bourse sur le comptoir: elle contenait trente francs. Je me préparais à ajouter un porte-cigares au gobelet, quand il me demanda de lui accorder quelque chose de mon propre ouvrage; je mis des pantoufles en tapisserie à la place du porte-cigares. L'officier, en les prenant, me dit, de fort bonne grâce: «Madame, la paix est-elle faite?—Assurément, Monsieur, signée et ratifiée.»

Une dame de la province, qui est venue pendant les trois jours de la vente à notre boutique, nous dit, le dernier jour, qu'elle avait été si touchée, si pénétrée de notre zèle et de notre activité polie et obligeante, qu'elle nous priait de recevoir un petit souvenir d'elle. En disant cela, elle nous offrit, à chacune, à la comtesse Mollien et à moi, qui tenions la même boutique, une paire de manchettes en dentelle. Nous la remerciâmes, au nom des pauvres, croyant qu'elle destinait ces dentelles à notre boutique, mais elle nous dit clairement, alors, que c'était pour nous-mêmes. Elle ne voulut pas nous dire son nom, et nous eûmes grand'peine à lui faire accepter à notre tour, en souvenir de notre boutique, une tasse dont nous lui fîmes hommage.

Paris, 5 mai 1843.—J'ai été, hier, chez la Reine Christine: elle a des yeux intelligents, la peau belle, le sourire gai, des fossettes gracieuses, le langage facile, un petit accent qui anime encore ce qu'elle dit. Elle parle de tout sans embarras, et il semblerait qu'elle est sans secrets. Le sans-gêne est ce qu'elle préfère, et je la crois fort soulagée d'être loin du trône et des affaires: la vie libre et assez obscure qu'elle mène à Paris lui convient parfaitement; elle n'a pas une seule Dame auprès d'elle; cet entourage de chambellans a quelque chose d'étrange; il n'y a que dans les grandes occasions indispensables que Mme de Toreno est appelée pour accompagner la Reine. Munoz est ici. Il vit à l'ombre, dans la maison de la Reine; on le dit son mari; elle a, de lui, cinq enfants, qui sont élevés à Grenoble. On assure qu'il est homme de sens, et absolument le maître de l'esprit de la Reine. Sans être aussi prodigieusement grasse que l'infante Carlotta, la Reine, cependant, est beaucoup trop lourde de taille; l'absence de corset ajoute à la disgrâce de cet embonpoint excessif; d'ailleurs, elle est petite. Elle m'a parlé de ses filles d'Espagne: elle m'a dit que la Reine Isabelle avait une grande dignité dans toutes ses habitudes de corps; qu'elle était spirituelle et décidée; tout à fait créée pour le rôle difficile qu'elle est appelée à jouer; que sa santé était remise, et que, même, elle était forte et robuste. Elle a ajouté que, malheureusement, les personnes qui l'entouraient, pour s'en faire aimer, ne l'obligeaient à aucune application, et qu'elle resterait très ignorante. La Reine m'a dit, aussi, que les nouvelles qu'elle recevait de ses filles étaient sûres, parce qu'elle avait d'autres moyens que les voies officielles pour en être informée. Elle a beaucoup parlé de feu M. le Duc d'Orléans, et avec d'extrêmes regrets, disant que sa mort était une perte, non seulement pour la France, mais même pour l'Espagne. «Non pas,» a-t-elle dit, «que le Roi ne soit très bien pour l'Espagne, mais il y avait, dans le Prince Royal, le feu de la jeunesse et un goût d'entreprise qui aurait été bien utile à ma fille.»

Le jour de l'inauguration du chemin de fer de Rouen, Mgr le Duc de Nemours se trouvant dans le pavillon de l'embarcadère, un monsieur et une dame, également voyageurs du chemin de fer, voulurent y entrer; le factionnaire laissa passer la dame, pendant que le monsieur était arrêté à causer avec quelqu'un, mais quand il voulut suivre la dame, le factionnaire lui dit: «On ne passe pas.—Mais je suis député.—N'importe.—Mais c'est ma femme que vous avez laissé passer.—C'est possible.—Mais vous voyez bien qu'elle est là, qui cause avec le Prince.—Raison de plus! Vous ne passerez pas.» Cette réponse, entendue par plusieurs personnes, a fait la joie de tout le convoi.

M. le Duc de Nemours se donne de la peine pour remplir avec exactitude les devoirs de sa nouvelle position[ [88]. Mais cette peine est visible et lui ôte la grâce facile qui distinguait son frère aîné. Il va assez régulièrement à la Chambre des Pairs: il y exprime souvent, à ses voisins, des opinions très justes et très raisonnables sur les questions qui occupent la Chambre, mais il le fait avec embarras et froideur, dans le moins de paroles possible, puis, on le voit quitter la Chambre, à pied, seul, le cigare à la bouche, et retourner ensuite aux Tuileries.