Paris, 10 mai 1843.—Décidément, le Comte de Paris, à peine âgé de cinq ans, passe effectivement entre les mains des hommes. Son précepteur couchera dans sa chambre. Cependant sa bonne lui donnera encore quelques soins physiques. Il paraît que le Roi a voulu qu'il en fût ainsi. La Duchesse d'Orléans en est peinée. Depuis son veuvage, elle n'était pas rentrée dans sa chambre à coucher et avait pris, dans la chambre du Comte de Paris, le lit de la bonne du petit Prince.
Paris, 12 mai 1843.—J'ai longtemps vu le Roi hier. En me parlant de la Prusse, où je vais, il m'a montré son mécontentement de ce que le Roi de Prusse, en se rendant, l'année dernière, en Angleterre, et en venant plus tard à Neuchâtel[ [89], ait longé toutes les frontières de France, depuis Ostende jusqu'à Bâle, sans vouloir toucher le sol français. Cependant le Roi Louis-Philippe avait fait inviter le Roi de Prusse à passer par Compiègne, où ils se seraient vus. Le Roi de Prusse a décliné l'invitation, en répondant que le plus court chemin était de traverser la Belgique et que ses moments étaient comptés. Il paraît que Sa Majesté Prussienne voulait même éviter de voir le Roi des Belges, mais celui-ci ayant été à Ostende tout exprès, il n'y a pas eu moyen. Le plus blessant a été le mot du Roi de Prusse, en réponse à quelqu'un qui s'étonnait du refus que Sa Majesté avait fait de passer par la France: «Que voulez-vous? Nous nous sommes promis de ne faire aucune politesse isolée au Roi Louis-Philippe!» Le Roi des Français, piqué au vif, a, depuis, donné l'ordre à ses agents diplomatiques de refuser tout passeport à des Princes étrangers qui voudraient venir incognito à Paris, pour se dispenser de le voir, comme les Princes de Würtemberg l'ont fait, et comme le Grand-Duc Michel de Russie était tenté de le faire; la consigne, aux frontières, est d'exercer, à cet égard, la plus grande surveillance.
Madame Adélaïde m'a paru désolée du mariage de la Princesse Clémentine, si terne comme position, et plus terne encore par l'extrême nullité du Prince. Madame me disait qu'il en était embarrassant, et bien pire que le Duc Alexandre de Würtemberg. Madame et le Roi expliquent leur consentement à ce mariage, par l'impossibilité de refuser à une fille de vingt-six ans un mariage qui n'est pas précisément inconvenant, quand on n'en a point d'autre à lui offrir. Madame et le Roi s'étonnent du plaisir que montre la Princesse d'aller après ses premiers voyages à Cobourg, où elle trouvera si peu de ressources sociales, et où la position d'une Princesse d'Orléans et d'une Princesse catholique pourra avoir ses ennuis et ses embarras, au milieu de toutes ces petites cours d'Allemagne. Mais le mouvement, le déplacement, le nouveau, ravissent cette jeune et aimable Princesse.
Paris, 15 mai 1843.—J'ai eu l'honneur de prendre, hier, les ordres de Mme la Duchesse d'Orléans pour la Prusse. Elle est particulièrement liée avec sa cousine, la Princesse de Prusse, dont l'esprit distingué et le caractère élevé plaisent à ceux qui la connaissent intimement et les attachent à elle. Mme la Duchesse d'Orléans m'a paru plus abattue hier que la première fois que je l'avais vue depuis son veuvage. Il m'a semblé qu'elle en sentait de plus en plus le vide cruel. Beaucoup de circonstances ont contribué, depuis quelque temps, à aigrir sa douleur; l'expression en reste douce et mesurée, mais cependant moins contenue. Le départ de la Grande-Duchesse douairière de Mecklembourg l'isole extrêmement, et je l'ai trouvée dans un de ces moments où l'âme ne se suffit pas à elle-même, où la force fléchit et où l'épanchement devient un besoin impérieux. Sûre de mes regrets et de ma fidélité à la mémoire qui lui est chère, cette Princesse a eu un abandon et une ouverture de cœur à mon égard qui m'ont touchée profondément. Elle m'a parlé, avec une amertume qu'elle était la première à se reprocher, de l'effet que produisent sur elle toutes les circonstances où le Duc de Nemours est obligé de prendre, en public, la place que le feu Prince remplissait si bien: l'ouverture des chemins de fer, les courses de chevaux, toutes ces représentations publiques lui sont autant de blessures. Elle m'en a parlé naturellement et avec une parfaite et douce convenance dans l'expression. Tout son langage, d'ailleurs, est empreint d'un grand sentiment religieux. Elle m'a dit aussi quelques mots du mariage de la Princesse Clémentine, dont elle me semble frappée dans le même sens que l'est Madame Adélaïde. Enfin, je suis restée deux heures chez Mme la Duchesse d'Orléans, qui semblait trouver quelque douceur à causer, plaisir qui est rare pour elle, dont la vie est contenue et resserrée dans d'assez étroites limites. Elle parle remarquablement bien, avec grâce, finesse d'observation, et un constant désir de plaire. Peut-être tout cela est-il trop bien! Aussi ai-je été soulagée, en la voyant perdre, pour la première fois, de son self-command. J'attendais, pour l'admirer comme elle le mérite, que l'émotion devînt la plus forte, et c'est ce que j'ai éprouvé hier.
Paris, 18 mai 1843.—J'ai rencontré, avant-hier, le P. de Ravignan chez l'abbé Dupanloup. J'ai été charmée de sa noble figure, de la douce gravité de sa parole. L'autorité qu'il possède en chaire disparaît dans la conversation. Il y est mesuré, doux; il parle assez bas, avec lenteur; la profondeur de son regard mélancolique s'allie assez bien avec un sourire bienveillant, mais sans gaieté. Il parle de Dieu avec amour, des hommes avec indulgence, des intérêts du clergé avec modération, du triomphe de la religion avec ardeur, de lui-même avec modestie, de la situation des choses avec sagesse; enfin, il inspire confiance et estime. Il ne quitte plus guère Paris; il s'agit, pour lui, d'y maintenir, par des relations fréquentes, les jeunes âmes qu'il a ramenées et attirées par ses brillantes conférences. Il ne confesse guère que des hommes, mais aussi les voit-il en foule arriver à lui, et, au dernier jour de Pâques, le nombre des jeunes gens qui se sont approchés des Sacrements a été prodigieux. On y a remarqué douze élèves de l'École polytechnique en uniforme! Il y a deux ans qu'un chapelet fut trouvé dans un des corridors de l'École, où il était tombé. Les jeunes gens s'en emparèrent, l'attachèrent au haut d'une perche qu'ils plantèrent dans la cour, et, au milieu de beaucoup de risées et de moqueries, ils s'écrièrent: «Voyons si celui de nous qui a perdu ce chapelet osera le réclamer.» Aussitôt, un des élèves s'avance et dit fermement: *«Ce chapelet est à moi, je le redemande.» Il dit cela si simplement et avec tant de fermeté, que personne ne lui répondit une parole déplacée. Depuis ce jour, plusieurs suivirent son exemple, et maintenant ils sont douze catholiques pratiquants, dans l'École, très ouvertement.
On m'a assuré que le Roi se prononçait assez vivement contre les protestants et qu'il les redoutait. Mme la Duchesse d'Orléans, par prudence, habileté ou conviction, a dit plusieurs fois au Roi, depuis son veuvage: «Je ne serai jamais la Papesse des protestants, Sire, vous pouvez en être assuré.»
M. Guizot, qui est venu ce matin me dire adieu, m'a dit que le Roi ne se contenterait plus du retour de l'Ambassadeur de Russie à Paris; qu'il ne voulait plus rentrer avec l'Empereur Nicolas dans ces relations équivoques qui ont subsisté depuis 1830, et qu'il n'arriverait à l'échange des Ambassadeurs que si, en même temps, l'Empereur lui écrivait: «Monsieur mon frère.» M. Guizot s'attribue l'honneur de la nouvelle marche adoptée par le Roi, à l'égard des Cours de l'Europe. Il m'a longuement parlé de Mme la Duchesse d'Orléans, et voici ce qu'il m'en a dit, et que je crois vrai. Il lui trouve beaucoup d'esprit, de mesure, de tenue, de grâce et de combinaison; mais aussi l'imagination inquiète, un besoin d'action et de produire de l'effet, un jugement qui manque parfois de justesse. Elle a, d'ailleurs, un peu d'afféterie allemande, de la recherche dans le langage et des tendances libérales qui tiennent au protestantisme et au goût de la popularité. Se sentant plus d'esprit que le Duc de Nemours, et le sachant sans ambition, elle ne le redoute aucunement, mais elle craint le Roi, qui, de son côté, se défie de son mouvement d'esprit. Ses relations avec la Reine sont sans intimité, et chaque jour les refroidit. Elle s'entend mieux avec Madame Adélaïde. Elle a un ami dans la famille, c'est le Prince de Joinville, vraie nature de héros, brillant, indompté, original, ardent, et qui a goût à sa belle-sœur. Le Duc d'Aumale, capable, courageux, très soldat, se conduit à merveille en Afrique, et s'arrange fort bien de la position qu'on lui prépare d'être vice-roi d'Algérie. Le Duc de Montpensier, peut-être le plus spirituel des fils du Roi, est bien jeune encore, et on ne le compte guère jusqu'à présent.
Clermont-en-Argonne, 21 mai 1843.—Je chemine sans accident, mais le temps est humide et disgracieux, le pays assez maussade; cependant, près d'ici il est coupé et boisé, et m'explique ces campagnes de l'Argonne dont je faisais la lecture, à Bade, il y a quelques années. En vérité, si des voyages dans un joli pays, avec quelqu'un qu'on aime, par un joli temps et avec des curiosités excitées et satisfaites, sont une charmante chose, se faire transporter dans une boîte roulante sans intérêt, ni consolations, est une des plus sottes choses qui se puissent imaginer.
Metz, 22 mai 1843.—On restaure l'église de Meaux. On la dégage des maisons qui l'entouraient. Sans l'humidité et le malaise que j'éprouvais, j'y serais entrée; il y a si longtemps que j'ai envie de voir la chaire où prêchait Bossuet. J'ai fini le second volume de Walckenaer sur Mme de Sévigné; je le préfère au premier. L'esprit en est excellent, l'intérêt soutenu; il y a du nouveau, sur un sujet qui n'en comporte plus guère, des recherches infinies et habilement mises en lumière. J'y ai mieux compris le grand procès de Fouquet que nulle autre part.
Sarrebrück, 23 mai 1843.—Je vais terriblement vite. Me voici par delà la barrière de France; bientôt le Rhin sera une nouvelle frontière franchie. Chaque limite de plus que je dépasse m'attriste, et je trouve qu'un poteau peint en noir et blanc, et un filet d'eau sont de trop.