J'ai lu la première moitié du premier volume de l'ouvrage de M. de Custine sur la Russie[ [90]. La préface est trop métaphysique; cependant, il y a un morceau sur le protestantisme et sur les soi-disant Églises nationales et politiques, qui est spirituel et frappant; plus loin, un portrait fidèle du Grand-Duc héréditaire de Russie. J'ai été particulièrement touchée de deux chapitres ou lettres consacrées à feu Mme de Custine, mère de l'auteur; on y trouve, en abrégé, la vie héroïque de cette aimable femme, qui m'aimait, et que j'ai beaucoup regrettée. Elle aurait pu être ma mère et n'avait plus que des regains de beauté quand je l'ai connue, mais il lui restait un grand charme, et tout ce qui attire et retient. On m'a beaucoup dit qu'elle avait été fort galante. Je crois qu'on disait vrai; elle était restée veuve si jeune, si belle, si isolée, que cela s'explique et s'excuse. On disait d'elle qu'elle l'était encore quand je l'ai connue. Cela se peut aussi; mais ses manières étaient réservées, son langage doux, sa parole modeste, et son ensemble de la plus parfaite décence. Je l'ai vue mourir sans une plainte. C'est ce qui m'a laissée indulgente, presque bienveillante pour M. de Custine, et qui me dispose favorablement pour ses livres, dans lesquels il y a toujours de l'esprit, quelquefois du talent, et, quand il s'agit de la Russie, beaucoup de vérité. Je condamne, cependant, cette vérité livrée au public, quand, par reconnaissance, il aurait dû la taire; mais voilà où est l'homme de lettres... C'est une race dont je ne fais pas de cas.
Mannheim, 24 mai 1843.—J'ai un fonds de malaise qui me fait prendre en déplaisance tout ce que je fais. Il n'y a que le livre de M. de Custine qui me convienne. Malgré la recherche affectée du style, de l'esprit mis partout, même là où il nuit plutôt qu'il ne sert, et un besoin outré de faire de l'effet par une rédaction brillante, cette lecture amuse et intéresse. Je ne connais pas assez les lieux et les faits pour contrôler l'exactitude du récit et des descriptions; cependant, j'en sais assez, soit par tradition, soit par mes relations avec les Russes, pour trouver partout de la vraisemblance. Ainsi, tout ce qu'il dit sur les milliers d'ouvriers sacrifiés au prompt rétablissement du Palais Impérial d'hiver de Saint-Pétersbourg m'a été raconté à Berlin. L'innombrable vermine, plaie de Saint-Pétersbourg, notamment celle des punaises, ne m'était pas non plus inconnue, et, par exemple, voici ce que j'ai entendu dire par le Prince de Prusse, qui était au mariage de sa nièce[ [91]: c'est que le Palais nouvellement rebâti, séché par une chaleur factice excessive, était tellement infesté de punaises, que la nouvelle mariée en avait été dévorée dans la première nuit de ses noces, et s'était vue forcée de se montrer aux fêtes toute couverte de taches rouges. Elle délogea dès le lendemain; mais on m'a assuré que la plaie des punaises était fort générale, et que les maisons les mieux tenues n'en étaient pas exemptes. Cela s'explique par la quantité de feu et le calfeutrage complet des maisons pendant neuf mois de l'année.
Voici un message qui m'arrive de la Grande-Duchesse Stéphanie et où on la reconnaît bien. C'est un billet aimable, et même tendre, mais dans lequel elle me dit qu'elle sera ici, à dix heures, pour me mener déjeuner chez elle à onze, après m'avoir fait faire une course en calèche pour profiter du beau temps. Et elle sait que depuis Metz j'ai respiré le grand air sans interruption! Enfin, il faut prendre les gens comme ils sont, et, pour un jour que je suis ici, ne pas me montrer maussade; d'ailleurs, il fait réellement très beau.
Mannheim, 25 mai 1843.—La Grande-Duchesse est, en effet, venue me prendre à dix heures, hier matin. Je l'ai trouvée vieillie et attristée. Elle a toujours le même entourage: la vieille Walsch, spirituelle et intempestive, qui paraît le soir; la baronne de Sturmfeder, qui donne bon air à la maison, la bonne petite Kageneck, le modeste Schreckenstein et le vieil aumônier. Il y avait aussi à dîner, le prince Charles de Solms, fils de feu la Reine de Hanovre, et un comte de Herding dont je n'ai rien à dire. J'ai été assaillie de questions, mais aussi je me suis permis d'en faire à mon tour. La Princesse Marie, ou plutôt la marquise de Douglas, voyage en Italie, très éprise de son beau mari, dont elle paraît fort satisfaite. J'ai eu les détails de la noce, de tous les cadeaux, des magnificences, du douaire, etc., tout cela a été splendide. Les Douglas doivent bientôt passer par ici et se rendre en Angleterre et en Écosse. On croit la Princesse Marie grosse. Lord Douglas l'a menée de Venise à Goritz, où elle a été très bien reçue par les illustres exilés. Elle a écrit de là, à sa mère, que le Duc de Bordeaux, beau de visage, aimable de langage, avait une taille affreuse de lourdeur et qu'il boitait beaucoup; que Mademoiselle, avec un agrément infini, était trop petite et manquait de distinction. La Grande-Duchesse va bientôt se rendre près de sa fille, la princesse de Wasa, qui habite le château de Eichorn, à deux lieues de Brünn, en Moravie. Le Prince Wasa insiste sur le divorce; la Princesse ne veut pas y consentir; la Grande-Duchesse, qui redoute avec raison un procès, veut aller décider sa fille à ne pas s'y exposer, et à venir ici à Mannheim, ce dont, au reste, elle ne se réjouit pas beaucoup personnellement, redoutant le caractère peu égal et peu facile de sa fille Louise. Le Prince Wasa se conduit fort grossièrement vis-à-vis de sa belle-mère; de plus, il est à peu près ruiné. Tout cela est un grand souci pour la Grande-Duchesse. Elle a rendu le château de Bade au Grand-Duc, et acheté la maison que celui-ci avait dans la ville. Elle a le projet de l'agrandir, de l'orner, et d'en faire une jolie chose.
Cologne, 26 mai 1843.—Je me suis embarquée ce matin à Mayence (où j'étais arrivée hier au soir) par un grand soleil, mais aussi par un vent à tout rompre; bientôt, la grêle et la pluie ont alterné avec la bourrasque; les vagues du Rhin s'élevaient, avec des airs maritimes tout à fait déplaisants. La Grande-Duchesse Stéphanie m'avait dit qu'elle trouvait la réputation des bords du Rhin usurpée, et je suis assez de son avis. Le fleuve est beau et noblement encaissé; les villages, les églises, les ruines l'escortent de souvenirs, tout cela est vrai; mais il y a un défaut de végétation qui imprime une aridité déplaisante au paysage; cependant, il y a de l'intérêt dans cette navigation, et elle a assez de poésie, quand on est en disposition de s'y livrer. Le château de Stolzenfels, vu du bateau, a quelque chose d'élégant, mais sans grandeur; c'est ce château que le Roi de Prusse vient de faire restaurer et agrandir, de sorte qu'à son dernier voyage, il y était avec soixante personnes. On dit que l'intérieur est charmant, et qu'on y jouit d'une très belle vue. Quant au Rheinstein, que le Prince Frédéric a fait arranger, c'est une vraie coquille de noix, on n'y monte qu'à cheval, au lieu qu'à Stolzenfels on arrive en voiture. Les différentes communes propriétaires des vieux castels ruinés, sur le Rhin, en ont fait don aux différents Princes de la maison de Prusse. Ainsi, outre Stolzenfels qui est au Roi, le Rheinstein qui est au Prince Frédéric, on en a donné un au Prince de Prusse, un autre au prince Charles, la Reine même a eu le sien; ils sont tous sur la rive gauche, et le Roi a ordonné aux nouveaux propriétaires de les faire restaurer et de les rendre habitables. Le château de Hornbach (où la Jeune Allemagne a tenu ses assemblées révolutionnaires, avant l'établissement de la commission de Mayence) qui est sur la rive droite et dans les États bavarois, vient d'être donné par le Roi de Bavière au Prince Royal son fils, mais en changeant le nom; cela se nomme, maintenant, die Maxburg.
J'ai avancé, aujourd'hui, dans le second volume de M. de Custine. Il y raconte les conversations de l'Empereur et de l'Impératrice avec lui, paroles pleines de grâce et de coquetterie, dictées par le pressentiment qu'elles seront imprimées. Je me suis demandé, en lisant tout cela, si un voyageur qui doit l'hospitalité recherchée qu'il reçoit à la crainte de son jugement d'auteur, à la volonté d'être bien traité dans son ouvrage, à l'inquiétude d'être représenté partialement, peut-être sévèrement dans le public, si un tel voyageur, dis-je, est tenu à la même reconnaissance et à la même discrétion que le voyageur qui serait bien traité, sans arrière-pensée, et seulement parce qu'il plairait par son individualité. J'avoue que j'hésite un peu dans mon jugement à cet égard, et que, si j'estime une délicate discrétion préférable en tout état de cause, je ne puis, cependant, ne pas trouver quelque excuse pour celui qui se croit moins étroitement lié par des politesses intéressées qu'il ne le serait par une bienveillance spontanée. Du reste, les conversations impériales sont mises en lumière avec un ton suffisamment laudatif; l'esprit le plus libre et le plus critique subit toujours, plus ou moins, l'influence des gracieusetés couronnées. Néanmoins, cet ouvrage déplaira profondément en Russie; il y rendra l'accueil fait aux voyageurs assurément plus froid et plus réservé.
Iserlohn, 27 mai 1843.—Je suis partie de Cologne ce matin, sans regretter l'auberge du Rheinsberg. Toutes ces auberges, au bord du Rhin, sont bien situées; on y trouve des meubles en bois incrustés, et des canapés recouverts de jolies étoffes, mais le voisinage de l'eau et leur exposition les rendent très froides; l'absence de cheminée est pénible, quand le vent et l'humidité pénètrent d'autant plus que ni volets, ni persiennes, n'en garantissent; au mois de mai, les doubles croisées sont déjà enlevées, et, en vérité, je les ai regrettées. Le jour qui arrive sans défense avant quatre heures et qui vient mal à propos vous réveiller est aussi un inconvénient contre lequel j'ai d'autant plus grogné, que le bruit des quarante-cinq bateaux à vapeur, les coups de cloche qui les annoncent, le train des chauffeurs, font un vacarme qui s'étend à peu près sur les vingt-quatre heures; combinés avec le bruit intérieur que font, dans les auberges, les allants et venants; c'est à en devenir malade.
Sans la pluie, je serais allée ce matin à la Cathédrale voir jusqu'à quel point nos souscriptions (car je suis aussi un souscripteur) ont fait, depuis trois ans, avancer ce beau monument; mais il faisait si laid et je me suis sentie si rompue de par le plus exécrable petit lit allemand dans sa pureté tudesque que je n'ai pas eu le courage de me mouiller par curiosité, et je suis remontée, d'assez mauvaise humeur, dans ma voiture.
Cassel, 28 mai 1843.—Il a plu cruellement toute la nuit, il pleut encore; c'est fort triste et déplaisant. Je vais aujourd'hui jusqu'à Gœttingen, demain à Brunswick, après-demain à Harbke; je ne serai pas fâchée de voir Brunswick que je ne connais pas, et Gœttingen, dont les turbulents étudiants et les professeurs libéraux ont fait si souvent enrager le Roi de Hanovre.
Je suis toujours plongée dans M. de Custine. Il y a dans le troisième volume une lettre sur la princesse Troubetzkoï, celle qui a suivi son mari dans les mines, qui est très belle[ [92]. Les faits sont assez frappants, pour n'avoir pas besoin de phrases à effet pour en produire beaucoup; l'auteur l'a senti, et, en simplifiant son style, il a encore mieux fait ressortir la dernière phase de ce terrible drame. La scène qui clôt et consomme cette rare infortune m'a fortement remuée. Je suppose que c'est pour avoir, dans mon enfance, tant entendu raconter la Sibérie à mon père, que j'ai une si vive sympathie pour les malheureux qu'on y enterre vivants.