Brunswick, 29 mai 1843.—Toujours de la pluie, avec des alternatives de grêle, et, par dérision, un pauvre petit rayon de soleil, pâle et honteux, qui annonce un nouveau grain. Brunswick est une vieille ville, assez laide, avec de grandes maisons tristes, mais nobles, une vieille église fort gothique, un hôtel de ville plus gothique encore. C'est un vrai soulagement après toutes ces petites capitales refaites à neuf, sans caractère, sans souvenirs, et si mesquines dans leur ornementation moderne, de retrouver enfin du vieux. J'ai remarqué la magnifique race des chevaux de poste, des chevaux de paysans, des chevaux de troupes; ce sont des bêtes superbes, grandes, fortes, vigoureuses; je ne sais si c'est le pays même qui les produit, ou bien si on les tire du Mecklembourg.
Quand on a, comme moi, la mémoire toute fraîche de vos récits des États-Unis d'Amérique[ [93], et qu'on lit ceux de M. de Custine sur la Russie, on ne sait lequel des deux pays prendre le plus en grippe, précisément par leurs inconvénients opposés. Mais, à propos des Russes, je crois avoir oublié de vous conter un mot qui figurerait très bien dans les citations de M. de Custine. La dernière fois que je fus, dernièrement, à Paris, chez ma nièce Mme de Lazareff pour lui faire mes adieux, elle me dit: «Vous avez, ma tante, un visage impérial, ce matin.» Je ne comprenais pas, et je le lui dis. «Oh!» reprit-elle, «quand quelqu'un, à Saint-Pétersbourg, a particulièrement bon visage, nous disons ainsi.» N'est-ce pas très joli?
Harbke, 31 mai 1843.—J'ai quitté Brunswick hier matin, mais j'ai mis beaucoup de temps et fait une grande dépense de cris de terreur pour arriver jusqu'ici. D'abord, les grandes routes, elles-mêmes, ne sont pas merveilleuses dans le duché de Brunswick, puis Harbke est au bout d'un abominable chemin de traverse; les terribles pluies des derniers jours ont achevé de gâter toutes ces routes, et j'ai vraiment cru que nous y resterions. En arrivant, j'ai trouvé le pauvre vieux maître de céans[ [94] malade, et sa femme fort agitée et soucieuse. Je voulais repartir tout de suite, pour ne pas être importune dans un semblable moment, mais ni Mme de Veltheim, ni le malade lui-même n'y ont consenti; je ne partirai donc que demain, de très grand matin, pour être le soir, s'il plaît à Dieu, à Berlin.
Ce lieu-ci est fort bien arrangé pour un château allemand; il est assez vaste et aurait du style, si on n'avait pas modernisé un vieux bâtiment qu'on aurait dû laisser dans sa première figure. Le jardin est soigné, et il se lie à des bois d'une grande beauté. La maîtresse de la maison, qui n'a pas d'enfants, aime les fleurs, les oiseaux, même de bruyants perroquets. Elle est d'une propreté scrupuleuse, a soixante-deux ans; grande, mince et pâle, elle est toujours vêtue de mousseline blanche, ses bonnets de dentelle, ses fichus, tout est noué avec un ruban blanc; elle a quelque chose d'une apparition! Rien n'est plus noble et plus ancien que la famille des Veltheim; ils le savent, et n'y sont pas insensibles; elle est une Bülow. La première femme du comte Veltheim, dont il est divorcé, est maintenant la comtesse Putbus, mère de la comtesse Lottum et du jeune Putbus, mort à Carlsruhe. Les Veltheim sont très riches, et il règne une sorte d'opulence dans cet établissement-ci, où l'utile est, cependant, très rapproché de l'agréable. La vue manque, car le château est bâti dans un fond et dominé par des collines boisées. Quand on monte sur une de ces collines, on aperçoit à l'horizon, fort distinctement, la chaîne du Harz, et, très nettement, le Brocker où Gœthe a placé les scènes démoniaques de son Faust.
Magdebourg, 1er juin 1843.—Conçoit-on rien de plus contrariant que ce qui vient de m'arriver? J'ai manqué le départ du chemin de fer pour Berlin, où je comptais arriver ce soir; et encore faut-il me trouver très satisfaite d'être parvenue jusqu'ici, saine et sauve; pour faire treize lieues (il n'y a que cela de Harbke ici), il m'a fallu rester dix heures en route! La continuité du déluge de ces derniers jours, des espèces de trombes d'eau qui ont éclaté sur la contrée, ont tout dévasté et défoncé au point de grossir les torrents, d'emporter les digues, de bouleverser le terrain, etc.; rien ne peut donner une idée de mes angoisses!
Berlin, 2 juin 1843.—Me voici donc, enfin, à ce premier but de mon long et pénible voyage. J'y arrive, à la lettre, à bout de toutes façons, avec une robe trouée, un dernier écu dans ma poche, et une fatigue qui ressemble à une forte courbature. Le chemin de fer de Magdebourg ici est fort bien organisé, il met huit heures pour parcourir une route d'autant plus longue qu'elle passe par Dessau et Wittenberg. J'ai fait comme sur les bateaux à vapeur, et je suis restée dans ma propre voiture, ce qui m'a paru le plus convenable, n'ayant pas de compagnon mâle, et la compagnie étant fort mêlée.
Berlin, 3 juin 1843.—La duchesse d'Albuféra m'écrit que la Princesse Clémentine, se rendant à Brest afin de s'embarquer pour Lisbonne, a été admirablement reçue en Bretagne, qu'on a de bonnes nouvelles du Prince de Joinville, et que le Duc d'Aumale se distingue en Algérie. La duchesse de Montmorency me mande une étrangeté inouïe. Mme de Dolamieu a vendu, pour 35 000 francs, des lettres autographes contemporaines, dans lesquelles il y en avait de fort désagréables à laisser circuler. Le Roi des Français avait racheté les siennes 25 000 francs. Vraiment, le temps actuel a un cachet tout particulier d'effronterie! Le général Fagel a obligé Mme de Dolamieu à racheter pour 800 francs une lettre du Roi des Pays-Bas, qu'il lui avait donnée et qu'elle avait vendue avec la collection.
L'auteur de la tragédie de Lucrèce, M. Ponsard, et l'auteur de la tragédie de Judith, Mme Émile de Girardin, dont les succès ont été si différents, se sont rencontrés chez la duchesse de Gramont. Mme de Girardin y a étouffé de rage, à un degré, dit-on, qui a été grotesque.
Berlin, 4 juin 1843.—J'ai vu, hier, la comtesse de Reede. Cette vieille et très aimable dame, qui me traite toujours comme sa fille, m'a reçue à bras ouverts, et m'a mise tout de suite au courant du terrain. Elle est à la tête de la fraction hostile et sévère pour la Princesse Albert; celle-ci est partie pour la Silésie; sa position ici est détestable, et quoique le Roi l'ait soutenue, en ce sens qu'il n'a pas permis à son frère de divorcer, la Princesse ne se trouve pas moins cruellement déplacée dans le monde et à la Cour.
J'ai été prendre le thé chez la Princesse de Prusse où se trouvait aussi son mari. Lui est engraissé, mais elle, est d'un changement qui m'a fait peine, et qui est bien préjudiciable à sa beauté que j'aimais tant. Comme elle est jeune et forte, j'espère que l'éclat et la fraîcheur lui reviendront.