Berlin, 5 juin 1843.—J'ai eu, hier, une laborieuse journée. D'abord, la messe du dimanche; puis, je suis rentrée pour causer longuement d'affaires avec M. de Wurmb et M. de Wolff; je suis alors allée chez Mme de Perponcher, puis chez les Werther, qui vont aujourd'hui même retrouver leur fils, Ministre de Prusse à Berne; ensuite, chez lady Westmorland, qui venait de recevoir la nouvelle de la maladie grave d'un de ses fils, laissé en Angleterre; enfin, chez les Radziwill.

J'ai dîné chez la Princesse de Prusse, où il y avait le Prince et la Princesse Guillaume, oncle et tante, leur fils, qui revient du Brésil, les Werther, la comtesse Neale, les Radziwill, le prince Pückler-Muskau, et Max de Hatzfeldt. Grand et beau dîner, dans le plus joli palais du monde, mais il faisait un temps orageux qui rendait tout le monde malade. Je ne connaissais pas le prince Pückler, qui a trouvé moyen de rentrer en grâce à la Cour[ [95], jusqu'à un certain point du moins, et voici comment: le Prince de Prusse, désirant embellir son parc de Babelsberg, près de Potsdam, a fait écrire, par son jardinier, à celui de Muskau, pour l'engager à demander un congé de quelques semaines à son maître, et à venir tracer le jardin de Babelsberg. Sur cela, le Prince de Prusse reçoit une lettre du prince de Pückler, qui lui dit que le véritable jardinier de Muskau étant lui-même, il partait à l'instant pour Babelsberg s'entendre avec le jardinier du Prince. En effet, il arrive à Babelsberg, se met à faire exactement le métier de jardinier, à tracer des allées, à dessiner des massifs, etc.; au bout de quelques jours, le Prince de Prusse le rencontre dans cette occupation, naturellement le remercie, l'engage à dîner, et le voici, tout simplement, fort en vogue ici. Il m'a dit qu'il partait aujourd'hui pour Muskau, m'a demandé, quand je serai à Sagan, de vouloir bien visiter son parc, et m'a offert ses services pour arranger celui de Sagan.

M. et Mme Bresson sont venus plus tard me prendre, et m'ont menée à l'Opéra, où on donnait Robert le Diable, dirigé par Meyerbeer lui-même; c'était bien exécuté, mais la chaleur était affreuse. Beaucoup de personnes sont venues dans notre loge, et entre autres, Maurice Esterhazy, qui me paraît un peu battu de l'oiseau.

Berlin, 6 juin 1843.—J'ai eu la visite de Humboldt, qui dit que, d'ici à deux ans, il y aura une représentation nationale siégeant à Berlin, d'abord consultative, et peu après délibérative.

Je suis frappée du mouvement de Berlin, depuis que les chemins de fer y aboutissent dans toutes les directions. La population s'est augmentée de cinquante mille âmes. Le développement de l'industrie et du luxe est sensible.

Voici une petite anecdote qui est curieuse. A la mort de Mgr le Duc d'Orléans, l'Impératrice de Russie et le Prince de Prusse qui se trouvaient à Pétersbourg, cherchèrent à décider l'Empereur de saisir cette occasion pour écrire directement au Roi Louis-Philippe. Il s'y refusa, mais il dit à l'Impératrice qu'il l'autorisait à écrire à la Duchesse d'Orléans. Les deux Princesses s'étant connues autrefois en Allemagne, et en étant au tutoiement, l'Impératrice écrivit en allemand, et employa le tutoiement; elle reçut une réponse en français, assez froide, et sans tutoiement. L'Impératrice en a été très blessée, et s'en est plainte, ici, à sa tante, la Princesse Guillaume de Prusse, sœur de la Grande-Duchesse douairière de Mecklembourg. L'Impératrice prétend qu'il est très malhonnête de répondre dans une autre langue que celle dans laquelle on vous écrit, et que si la Duchesse d'Orléans croit ne devoir se servir que de la langue du pays de ses enfants, elle, l'Impératrice, en ferait autant, et, à l'occasion, ne lui écrirait qu'en russe.

J'ai vu M. Bresson, qui m'a dit que dernièrement, à un cercle, à Saint-Pétersbourg, l'Empereur s'était adressé au Chargé d'affaires de France, en lui demandant: «Quand donc M. de Barante revient-il?»

J'ai dîné chez les Wolff, avec le comte Alvensleben, Ministre des finances, M. d'Olfers, directeur du Musée, le Conseiller d'État Huden et M. Barry, qui, après Schœnlein, est le premier médecin de Berlin. Je suis allée ensuite chez lady Westmorland, que j'ai trouvée extrêmement vieillie et changée, mais toujours spirituelle et aimable. Elle m'a dit que lord Jersey était inconsolable du mariage de Sarah avec Nicolas Esterhazy, qui, cependant, est heureux jusqu'à présent. Le vieux lord Westmorland a fait le testament le plus dur possible pour son fils, et lady Georgiana Fane, bien loin, comme on l'avait dit, de se montrer bienveillante pour son frère, a exigé l'exécution prompte et tellement rigoureuse du testament, que les Westmorland seraient fort embarrassés, sans leur poste de Berlin. En quittant lady Westmorland, j'ai été chez la comtesse Pauline Neale, une de mes plus anciennes connaissances en ce monde; je l'ai trouvée seule, et nous sommes restées longtemps à causer de notre jeunesse.

Berlin, 9 juin 1843.—J'ai dîné, hier, chez la Princesse de Prusse. Vraiment, c'est une personne bien intéressante; la suite qu'elle met dans sa bonté pour moi et sa confiance toujours croissante m'attachent de plus en plus à sa personne et à sa destinée. Sa santé m'inquiète, et je crains qu'elle n'ait raison de la juger sérieusement compromise. Il y avait beaucoup de monde à son dîner. La Princesse Charles, sa sœur, mes deux neveux Biron, le Prince de Würtemberg, le plus jeune des frères de la Grande-Duchesse Hélène; ce dernier m'a dit que le Grand-Duc Michel allait arriver à Marienbad, et que de là il irait en Angleterre. Le Roi de Hanovre, tombé malade en route pour se rendre en Angleterre, n'a pu arriver à Londres pour le baptême. On le dit en très mauvais état, et frappé de l'idée, très probable du reste, qu'il va mourir, ce qui le préoccupe surtout parce qu'il lui a été prédit qu'il mourrait l'année où son fils se marierait.

Berlin, 11 juin 1843.—J'ai été hier à Charlottenbourg, visiter le mausolée du feu Roi, à côté de celui de la feue Reine. On a agrandi la chapelle, mais le tout a perdu de son effet, et je n'ai pas été satisfaite, quoique l'autel, en marbre noir et blanc, soit une des plus jolies choses que j'aie jamais vues. Tous les murs sont couverts de passages de la Bible que le Roi actuel a choisis lui-même, et qui sont écrits en lettres d'or sur des bandes bleu de ciel; c'est un peu mauresque. En tout, l'ensemble n'a rien de chrétien. Décidément, le protestantisme est sec dans son architecture, dans ses formes extérieures, dans l'ensemble de son culte, comme dans le fond de ses changeantes doctrines.