Au milieu de tous ces troubles, on laissera passer très aisément les fonds secrets. Il n'y a donc plus d'autre question grave pour cette session, et M. Thiers, dit-on, n'est pas en état de livrer bataille sur celle-là.

La situation, au fond, à ce que dit M. Guizot, lui semble bonne, car la gauche, ajoute-t-il, est hors des affaires pour longtemps. Il se montre de plus en plus content du dehors, des avances qu'on lui fait, et dont il se vante beaucoup. Il va jusqu'à dire que le faisceau des quatre Puissances est rompu, ce qui me paraît un peu prématuré.

Rochecotte, 11 février 1841.—Je trouve ceci dans une lettre que m'écrit le duc de Noailles: «J'étudie les fortifications, puisque cette absurde loi nous arrive. Je ne puis la digérer et je ne veux pas qu'elle passe avec mon silence. Mgr le duc d'Orléans y est acharné. Il vient tous les jours à la Chambre des Pairs, même quand il n'y a que des pétitions à discuter; il note, il pointe, avec notre Grand Référendaire, M. Decazes, qui se traîne à la Chambre avec un carnet, tous les Pairs pour ou contre et compte les votes à l'avance. Il a dépêché hier quelqu'un, pendant la séance, à M. de Vérac, qui paraît rarement à la Chambre, pour savoir son opinion. Il a dit que si on manquait d'eau pour le mortier des constructions, il donnerait plutôt de son sang pour qu'elles ne soient pas interrompues. Il a dit à M. de Mornay, qui a parlé contre à la Chambre des Députés, qu'il avait parlé en marquis et non en patriote. Enfin, il chapitre tous les Pairs, les fait venir, leur donne à dîner, emploie tous les moyens. Il est vrai que presque toute la Chambre votera pour, tant les révolutions qui ont sillonné ce pays-ci l'ont aplati. Vous qui avez de l'attachement pour M. le duc d'Orléans, vous souffririez d'entendre tous les propos inconvenants et révolutionnaires que cette loi lui fait tenir, et qui circulent partout. M. Molé jette feu et flamme contre les fortifications, mais n'aura probablement pas le courage de parler contre; M. Pasquier est tout aussi furieux, et sera, probablement, tout aussi silencieux.

«Nous avons eu une charmante soirée pour les incendiés de Lyon, chez Mme Récamier[ [3]. Je m'étais chargé de l'arrangement des lieux, et l'estrade placée au fond du salon faisait à merveille pour la musique et la déclamation. Les artistes musiciens ont exécuté admirablement. La petite Rachel est arrivée tard, parce que le comité du Théâtre Français l'avait, par méchanceté, forcée à jouer ce même jour Mithridate. Elle est venue à onze heures, avec une bonne grâce, un empressement et une abnégation de toute prétention qui ont charmé tout le monde; elle a fort bien dit le Songe d'Athalie et la scène avec Joas. Ce sera bien mieux encore sur le théâtre, les effets de scène étant perdus dans un salon. On a été également ravi de sa conversation et de ses manières. La recette a été excellente: 5000 francs; deux cents billets ont été envoyés, à 20 francs le billet, mais presque tout le monde a payé 40 francs, 50 francs et même 100 francs le billet. C'est une très jolie forme de quête. M. de Chateaubriand, qui se couche à neuf heures d'habitude, est resté jusqu'à minuit. M. de Lamartine y était aussi, et deux abbés pour caractériser le couvent: l'abbé Genoude et l'abbé Deguerry.»

Le Duc s'est livré également à la politique et aux arts!

Rochecotte, 12 février 1841.—Plusieurs journaux légitimistes ont publié de soi-disant lettres, écrites pendant l'émigration par le roi Louis-Philippe au marquis d'Entraigues, et une longue lettre écrite à feu M. de Talleyrand par le Roi, durant l'ambassade de Londres. Le Cabinet a trouvé qu'il fallait saisir les journaux, arrêter les gérants et porter devant les tribunaux une plainte en faux. J'ai fait demander le journal qui contenait la lettre prétendue écrite à M. de Talleyrand. Elle est absolument controuvée, j'en ai la conviction. M. Delessert, préfet de police, a fait prier mon fils, M. de Valençay, de m'écrire pour me demander: 1o si je savais qu'on eût volé des papiers à M. de Talleyrand à Londres; 2o si on avait pu lui en soustraire à Paris durant sa maladie et au moment de sa mort; et 3o enfin, si je connaissais une femme mêlée à toute cette affaire[ [4], qui prétend avoir habité Valençay et même le Château; enfin, quels sont mes souvenirs et mon opinion sur toute cette histoire. J'ai causé de tout cela avec mon gendre; nous avons trouvé qu'il n'y avait pas moyen de refuser une réponse; je l'ai donc faite à M. de Valençay, en lui disant de lire ma lettre à M. Delessert, sans la lui laisser entre les mains. Je dis dans cette lettre que je n'ai jamais connu cette femme, ni n'ai entendu parler d'elle, ce qui est l'exacte vérité; que tous les papiers importants de M. de Talleyrand ayant été déposés par lui en pays étrangers, en lieux et mains sûrs qui rendent la violation de dépôt impossible, on n'aurait pu en trouver aucun chez lui à Paris, si même on avait cherché à en soustraire, ce dont je ne m'étais nullement aperçue; et qu'enfin tous mes souvenirs et toutes mes impressions se réunissent pour être convaincue de la fausseté de la lettre en question. En effet, c'est une très longue lettre sur les affaires européennes, qui n'a jamais été écrite par le Roi. D'ailleurs, jamais le Roi, ni Madame Adélaïde, n'ont manifesté, dans leurs lettres à M. de Talleyrand, les pensées, ni les opinions, ni les projets exposés dans cette lettre. Il paraît que l'abbé Genoude et M. de La Rochejaquelein, dans un voyage qu'ils ont fait en Angleterre, ont acheté de cette femme les soi-disant lettres du Roi, et qu'ils sont venus les publier en France, dupes de leur animosité et esprit de parti. Cependant, le tout est une affaire très désagréable pour le Roi, et le procès fort ennuyeux à suivre. Ces messieurs prétendaient avoir les originaux de la main du Roi; ce sont sans doute des pièces de faussaires, mais il est odieux d'avoir à le prouver.

On publie aussi, dans les journaux légitimistes, des fragments de journal, ou plutôt des Mémoires de Mme de Feuchères; c'est d'une fausseté évidente pour moi qui n'ai pas ignoré les relations qui ont existé entre elle et la Famille Royale, et qui étaient fort différentes de ce que ces fragments les représentent. Sa famille et ses exécuteurs testamentaires ont fait publier une dénégation absolue de l'existence de ces prétendus Mémoires. Eh bien! les journaux légitimistes vont toujours leur train et continuent cette ridicule publication, et il y a des imbéciles ou des méchants qui veulent encore y croire.

Rochecotte, 15 février 1841.—On m'a demandé quelle espèce de personne est Mme de Salvandy, qui correspond avec le ministre d'Autriche aux États-Unis. Elle s'appelle Mlle Ferey de son nom, elle est nièce des Oberkampf: cela tient aux toiles peintes de Jouy[ [5]; ce n'est pas une personne distinguée, cependant elle n'est pas vulgaire; elle n'est pas jolie, mais elle n'est pas laide; elle n'est pas aimable, mais elle n'est pas mal élevée; elle n'est pas spirituelle, mais elle n'est pas sotte; il me semble qu'après cela, on peut être bien convaincu qu'elle n'est pas une négation. Il est juste d'ajouter qu'elle est bonne fille, bonne femme et bonne mère; qu'elle ennuie son mari et qu'elle fatigue ses enfants, le tout à force d'être correcte; pour achever, c'est une protestante exacte au prêche, et qui ne se lasse pas de semer de petites Bibles françaises, en cachette de son mari, qui, lui, est très bon catholique.

Voici le bulletin de ma correspondance, que j'ai trouvé ici hier en arrivant de Tours, où j'avais été passer quelques heures pour une loterie de charité:

Mme de Lieven: «La passion des Tuileries pour les fortifications de Paris remonte, dit-on, à Dumouriez. On les veut, on les aura, car la Chambre des Pairs donnera, à ce qu'on croit, la majorité, malgré la conspiration Pasquier-Molé-Légitimiste. L'Angleterre va être obligée de faire des avances à la France, car le Parlement l'y pousse, et l'Autriche aussi. Malgré les succès extérieurs du Cabinet anglais, le Ministère s'affaiblit; on va jusqu'à dire qu'il croulera. Lord Palmerston seul est plein de confiance en sa fortune. Toute l'Europe montre une grande confiance à M. Guizot, surtout M. de Metternich qui ne lui demande qu'une chose, c'est de durer. Je le crois aussi solide qu'on peut l'être en France. Je crois que le projet sur Jérusalem ne tombera pas dans l'eau.»