Sagan, 19 juin 1843.—Hier, dimanche, j'ai été à la grand'messe dans la très jolie église de la ville, messe en musique, et qui n'a vraiment pas été trop mal exécutée. J'ai été ensuite au château, pour examiner des livres et différents objets de peu de valeur, du reste, que j'ai achetés avec le reste de l'alleu. Tout cela compose des rapports fort singuliers avec mon neveu, le prince de Hohenzollern, et un mélange de tien et de mien fort désagréable, que j'ai hâte de voir finir.
Ce matin, j'ai été à la petite église où ma sœur est enterrée; j'y ai fait dire une messe pour elle. J'ai expliqué, à un architecte, les restaurations que je désirais faire à cette église. En sortant de là, j'ai été visiter des écoles, des salles d'asile, des fabriques. J'ai ensuite donné à dîner aux officiers du parc d'artillerie en garnison ici, au Préfet et à différentes autres personnes de la ville.
Muskau, 20 juin 1843.—J'aurais beaucoup à conter de céans. Je vois tout d'abord que ce n'est pas un lieu comme un autre. Je suis partie de Sagan ce matin vers neuf heures, et arrivée ici à une heure. Le chemin n'est pas mauvais, mais, aux environs de Muskau, on tombe dans une mer de sable, qui ralentit le pas jusqu'à l'engourdissement. Aussi est-on doublement surpris de traverser ensuite le parc le plus frais, le plus vert, le plus fleuri, le plus soigné qu'on puisse imaginer. C'est l'Angleterre avec toutes ses recherches de soins et d'élégances à l'extérieur et au dedans du château. Une rampe très noble, bordée de beaux orangers, conduit à la cour du château, qui serait moderne sans des tours terminées par des clochers, qui lui donnent l'imposant dont manquent les habitations modernes. J'ai trouvé, au bas du perron, le prince Pückler, entouré de chasseurs, de laquais, d'Arabes, de nègres, de toute une troupe bariolée fort étrange. Il m'a tout de suite menée dans mon appartement, qui est d'une recherche extrême, un salon comblé de fleurs, une chambre à coucher toute drapée en mousseline blanche, un cabinet de toilette dans une tour; il n'y a pas jusqu'à mes gens qui ne disent n'avoir jamais été si bien logés. Le Prince de Prusse, retenu à Berlin par des affaires, n'arrivera que demain ici. La princesse Carolath, belle-fille du prince Pückler, est venue me faire les excuses de sa mère, la princesse Pückler, qui, un peu souffrante, n'était point encore habillée, mais qui est arrivée peu après; elle est extrêmement aimable, extrêmement grande dame, et cause de tout on ne saurait mieux.
Dans le nombre des habitants singuliers de ce château, il y a un petit nain[ [100], petit, petit, petit, tout au plus grand comme un enfant de quatre ans, proportionné parfaitement, vêtu en Polonais, âgé de dix-neuf ans, arrangé, bichonné, attifé. Il a l'air heureux, et me fait cependant la plus triste impression.
Muskau, 21 juin 1843.—La fin de la journée d'hier a été fort gâtée par un temps froid, aigre, venteux, qui tout à coup, après trois jours de chaleur, est venu attrister le paysage et glacer les pauvres corps humains. Après le dîner, j'ai vu le reste de la maison. Tout y est élégant, sans que les proportions intérieures soient très vastes; les fleurs, fort artistement employées à l'ornementation intérieure, donnent une grâce particulière à l'appartement. Le cabinet de travail de la Princesse ressemble, tout à la fois, à une serre et à une volière. Ce qui m'a le plus frappée, c'est un portrait du Prince fixé au bureau de la Princesse, autour duquel des branches de laurier se penchent avec art; elles appartiennent à deux lauriers en pots, placés des deux côtés du bureau; un petit vase de ne m'oubliez pas est posé entre ce portrait et l'écritoire. Ceci n'est qu'un des mille et un détails de cette union brisée, reprise, singulière, qui ne ressemble à rien, car, si on rencontre souvent, dans le monde, des gens séparés sans être divorcés, il est bien plus rare de rencontrer des gens divorcés qui ne sont pas séparés[ [101].
Malgré le froid désagréable et le vent aigre qui aurait exigé du feu, nous sommes montés en voiture découverte pour faire le tour du parc. Le prince Pückler m'a menée en phaéton, désirant être le cicerone de cette création extraordinaire. En Angleterre, ce serait bien; ici, c'est merveilleux. Il a créé non seulement un parc, mais encore un pays. Des plaines sablonneuses, des monticules blanchâtres et poudreux se sont changés en collines verdoyantes, en pelouses vertes et fraîches; des arbres superbes surgissent de toutes parts, des massifs de fleurs encadrent le château; une jolie rivière vivifie le tout; la ville de Muskau donne de l'intérêt au paysage, qui est varié, riche et plein de grâce. Eh bien! pendant tout le temps de cette promenade, qui a duré deux heures, le prince Pückler ne m'a parlé que de son intention de vendre cette belle création. Il voudrait que le Prince de Prusse en devînt l'acquéreur. Il prétend qu'ayant achevé son œuvre, il ne s'y intéresse plus; que, né peintre et ayant achevé son tableau, il veut en commencer un autre dans un meilleur climat; il tourne ses yeux, dit-il, vers le midi de l'Allemagne, vers la Forêt Noire et les confins de la Suisse. La Princesse est désolée de ce projet, elle ne s'en cache pas; je le conçois: elle vit ici depuis vingt-cinq ans et y a créé tout l'intérieur. De plus, elle a découvert, ici même, une source minérale qui lui a donné l'idée d'un établissement complet de bains, ce qu'elle a fait exécuter, et qui fait, dans le parc, une charmante fabrique.
Pour en revenir au prince Pückler, je le trouve différent de ce que je croyais: il parle peu, d'un son de voix assez bas, et, soit qu'il me sente peu disposée à la malice et à la malveillance, soit qu'il réserve la sienne pour ses écrits, sa conversation n'en a pas été empreinte. Il me donne plutôt l'idée d'un homme blasé, fatigué, ennuyé, que d'un homme méchant.
Muskau, 22 juin 1843.—Je voulais partir ce matin, mais le Prince de Prusse m'a dit de si bonne grâce qu'il ne me permettait pas de quitter Muskau avant lui, qu'il y aurait eu manque de savoir-vivre à ne pas obéir, d'autant plus que la princesse Pückler semblait attacher beaucoup de prix à ce que je restasse.
On peut, ici, rester paresseusement dans sa chambre jusqu'à midi, ce qui rentre fort dans mes habitudes. Quand je suis descendue, hier, au salon, le Prince de Prusse, arrivé dès neuf heures du matin, rentrait déjà d'une promenade. On a déjeuné, puis la Princesse a montré beaucoup de curiosités rapportées par son mari, des coffres, des cadres, des modèles du Saint-Sépulcre, des chapelets, des croix en nacre de perle, parfaitement travaillées en Palestine, des peintures arabes, des armes, des instruments de tous genres; dans la bibliothèque, on nous a montré un manuscrit sur vélin, avec des vignettes peintes, de la Chronique de Froissard. Il y a de tout dans cette curieuse demeure où les contrastes abondent. Dans l'après-midi, les hommes ont repris leurs grandes courses, et les dames se sont promenées dans les jardins qui méritent bien la peine d'être vus en détail, tant le soin y est merveilleux, sans que la recherche des détails nuise à l'effet grandiose de l'ensemble. Plus tard, on est monté en calèche, et, arrivé à une grande pelouse couverte de monde, on s'est arrêté à voir parader, caracoler, galoper les chevaux arabes et égyptiens du prince Pückler, montés par ses gens vêtus en costume oriental. C'était animé, gracieux et joli. Le thé était servi dans un des pavillons de l'établissement de bains.
Berlin, 24 juin 1843.—J'ai trouvé, en arrivant, des lettres qui changent encore mon itinéraire. Ma sœur Acerenza est malade; son médecin insiste tellement pour Carlsbad qu'elle s'y rend avec mon autre sœur le 1er juillet. Ceci me décide à aller à Carlsbad, en partant d'ici; j'y mènerai mon fils auquel les eaux sont ordonnées.