Un mot encore sur la fin de mon séjour dans le féerique Muskau. Le jeudi 22, après le déjeuner, tout le monde est monté voir l'appartement du prince Pückler. Il se compose de quatre à cinq pièces, toutes remplies de tableaux, de sculptures, de gravures, de livres, de manuscrits, de curiosités païennes, chrétiennes, asiatiques, barbaresques, égyptiennes; le joli pied moulé de feu son Abyssinienne[ [102] est sur son bureau à côté du portrait de sa femme; un modèle du Saint-Sépulcre fait pendant à un crocodile empaillé; le portrait de Frédéric le Grand fait pendant à celui de Napoléon; la gravure de M. de Talleyrand est à côté de celle de Pie VII. Il y a des inscriptions, sur toutes les portes, dans le style de Jean-Paul. Au milieu de tout ce salmigondis, il y a, évidemment, de certaines intentions, avec le cachet du maître de l'appartement. Enfin, cela a de l'intérêt de plus d'un genre. Après cette inspection, on a été goûter dans un château de chasse, situé au milieu des plus belles forêts. Le Prince de Prusse a tiré et tué un cerf. On est rentré à la nuit. On a soupé, puis, aux flambeaux, le Prince de Prusse a assisté à une parade de la landwehr, suivie d'une promenade à pied dans le parc tout éclairé par des feux de Bengale, si habilement placés derrière les arbres et les massifs de fleurs, que les feux ne se jugeaient que par l'effet de repoussoir qu'ils produisaient. C'était vraiment magique; je n'avais jamais rien vu de semblable. Le Prince de Prusse a quitté Muskau cette nuit-là même à deux heures, et moi j'en suis partie hier matin.

Berlin, 25 juin 1843.—Hier, je suis allée à une soirée chez les Radziwill, où j'ai rencontré Humboldt, arrivant de l'île de Rügen, dont il dit des merveilles, ainsi que de l'établissement du prince Putbus, qui a pu y recevoir les deux Rois, de Prusse et de Danemark, sans que ni lui, ni sa femme, aient été obligés de se déranger de leurs habitudes[ [103]. Il paraît que le roi de Danemark est fort occupé de ce qui adviendra de son royaume après sa mort. Son fils est si fou et si méchant qu'il est presque impossible qu'il puisse régner; d'ailleurs, il maltraite sa femme horriblement, au lieu de lui faire des enfants. On dit donc que le Danemark se divisera; que les îles et le Jutland reviendront à un Prince de Hesse-Cassel, mais que des prétentions fort diverses s'élèveront sur le Holstein et le Schleswig, que la Russie élèvera les siennes, et, comme ce que l'on redoute le plus en Allemagne, c'est de voir la Russie y prendre pied, il paraîtrait que les deux Rois ont cherché à éviter cette invasion, et que l'on va travailler à fondre toutes les prétentions par le mariage d'un Prince de Holstein-Glücksbourg avec une des Grandes-Duchesses de Russie.

Berlin, 26 juin 1843.—J'ai dîné, hier, avec M. de Valençay, chez le Ministre de Russie, où j'ai vu, en grand détail, mon ancienne maison[ [104], qui est beaucoup embellie, mais le fond en était bien beau, et si je l'avais encore maintenant, rien ne me la ferait vendre.

Berlin, 29 juin 1843.—Le chemin de fer nous a conduits, hier, M. de Valençay et moi, à Potsdam, où l'équipage du Roi nous a menés à Sans-Souci. Le Roi est arrivé pour dîner, après un Conseil qui avait duré cinq heures, et qui avait eu pour objet les difficultés qui se développent de plus en plus dans les États des provinces rhénanes. Il paraît que le Roi n'avait pas été d'accord avec les Ministres sur la marche à adopter; en tout cas, il fallait qu'il fût préoccupé, car il n'était pas du tout dans son état naturel. Le dîner, où il y avait, outre M. de Valençay et moi, les Ministres, le service, un vieux Pourtalès de Neuchâtel, M. de Humboldt et M. Rœnne, s'est passé très languissamment. Le Roi est engraissé, ce qui était inutile; il est vieilli, trop haut en couleur; je ne lui trouve pas l'air de santé que je lui voudrais. Après le dîner, tous les convives sont retournés à Berlin, excepté mon fils, Humboldt et moi, qui avons été gardés pour la promenade. On m'a menée me reposer dans un appartement que le Roi vient de faire arranger, et qui a un air roman comme s'il datait de Frédéric II. Cet appartement a ceci de singulier, qu'en 1807, le Roi étant enfant, à Memel, a rêvé une nuit une chambre ainsi faite, et s'en souvenant encore, il l'a fait exécuter. La boiserie est peinte en vert très clair; toutes les moulures, qui sont dans le goût de Louis XV, sont argentées, ainsi que les cadres des glaces et des tableaux aussi; le bureau, les rideaux sont rouges; la commode et le chiffonnier sont en bois de rose incrusté et couverts, ainsi que la cheminée en marbre noir, de très belles porcelaines de Saxe. A sept heures, j'ai accompagné la Reine en calèche, tandis que le Roi montait en phaéton, avec son Ministre favori, le comte Stolberg, qui est un homme fort agréable. Mon fils était dans une troisième voiture, avec Humboldt. Le Roi ouvrait la marche, et nous a fait suivre de fort belles routes percées dans une forêt qu'il a ajoutée au grand parc de Potsdam. Il a bien voulu ensuite nous ramener au chemin de fer. Le dernier convoi nous a ramenés à Berlin, où je tenais à faire acte de présence chez Mme de Savigny, qui avait arrangé une soirée musicale pour nous. C'était fort joli: ses nièces, son fils, deux autres messieurs ont parfaitement chanté, et un M. Passini a joué du violon, mieux, cent fois mieux que je n'avais jamais entendu jouer de cet instrument. Je le mets bien au-dessus de Paganini et de Bériot.

Berlin, 1er juillet 1843.—Il faudrait bien que ce nouveau mois qui commence nous donnât enfin l'été, mais il ne semble pas s'y préparer; il fait froid, humide, abominable. Malgré cela, j'ai été hier avec les Radziwill, mon fils et M. d'Olfers, voir les fresques qu'on exécute au Musée, sous la direction de Cornelius. C'est très beau de composition, de dessin, de pensée. J'ai été aussi au Kunstverein, voir le portrait de Tieck par Styler, qui est le peintre de portraits en renom en Allemagne, en ce moment et à juste titre, ce me semble.

Berlin, 3 juillet.—Hier, nous avons été à Potsdam à une fête militaire, pour laquelle l'Empereur de Russie avait envoyé une députation, ce qui y avait fait inviter tous les Russes qui se trouvent ici. Toute la famille Royale et plusieurs grands seigneurs du pays y étaient. La Princesse Albert, revenue de Silésie, s'y trouvait, vieillie, changée, et, à mon gré, tout simplement très laide; elle n'avait point l'air embarrassée. Le dîner a eu lieu dans la grande galerie, après qu'on avait été voir dîner en plein air les troupes, qui ont été constamment arrosées par une petite pluie très désagréable, qui gâtait singulièrement le coup d'œil. Après le dîner, le spectacle, puis le souper, puis le chemin de fer.

Kœnigsbrück, 6 juillet 1843.—Je suis arrivée hier ici chez mes nièces; le château est à peu près plein, mais seulement de parenté: le comte et la comtesse de Hohenthal, Mme de Lazareff et ses trois enfants, Fanny Biron, ses deux jeunes frères Pierre et Calixte, les deux filles et le petit garçon du pauvre comte Maltzan, cousins germains de mes nièces, puis toutes sortes de gouvernantes, etc.; tout le monde paraît de bonne humeur et on m'a fort bien reçue.

Carlsbad, 11 juillet 1843.—Dans la journée du 7, nous avons eu à Kœnigsbrück un terrible orage; grêle, trombe d'eau, inondation; un enfant du village a été noyé; tout le monde est accablé. Mon pauvre neveu Hohenthal y a perdu foins et récoltes. Je suis partie le 8 de bonne heure pour aller dîner à Pillnitz, où Leurs Majestés m'ont reçue avec bonté et grâce. Le 9, de grand matin, j'ai entendu la messe à Dresde, j'ai déjeuné et suis partie pour Téplitz. Hier, j'en suis sortie par un temps orageux; les chevaux se sont effrayés, emportés, et si, en se jetant sur un des côtés de la route, ils ne s'étaient pas embourbés dans une terre grasse et fraîchement remuée, nous étions perdus. Le moment n'a pas été agréable, car le danger était réel. Enfin, comme il est passé, il faut en rendre grâces à Dieu et n'y plus songer.

J'ai trouvé ici mes sœurs fort bonnes et fort tendres pour moi, mais la seconde est jaune, changée, infiltrée.

Carlsbad, 13 juillet 1843.—J'ai reçu, hier, quelques visites, d'abord celle du prince Paul Esterhazy, avec lequel j'ai repassé bien des souvenirs; puis l'Ambassadeur Pahlen, qui est tout aussi ignorant de son avenir que Barante l'est du sien. Plus tard, j'ai été dîner avec mon fils chez le prince Paul Esterhazy, où se trouvaient la princesse Gabrielle Auersberg, dame des pensées de l'Empereur Alexandre pendant le congrès de Vienne, la princesse Vériand de Windisch-Graetz, une des jolies femmes de la même époque, et sa fille, puis l'Ambassadeur Pahlen, M. de Liebermann et le comte Woronzoff-Daschkoff. Après le dîner, j'ai fait quelques visites et pris le thé chez mes sœurs, où plusieurs personnes sont venues, entre autres, le comte de Brandebourg, fils du gros Guillaume et de la comtesse Doenhoff. Nous nous étions connus jadis à Berlin, et nous avons été bien aises de nous revoir.