Sagan, 4 janvier 1848.—Je suis tout à fait bouleversée de la mort de Madame Adélaïde[ [123]. C'est un malheur pour les pauvres, pour le Roi, pour mes enfants. C'est, pour moi, perdre la personne qui regrettait chaque jour M. de Talleyrand, que j'ai tant de motifs de pleurer constamment. Cette triste année 1847 a fini, ainsi, par un coup de foudre, et je comprends parfaitement que les amis particuliers du Roi commencent l'année 1848 sous de tristes augures. L'horizon politique me semble fort sombre. Je ne prétends pas que le tour du Nord ne viendra pas, mais, pour l'instant, c'est le Midi qui bien décidément est en fièvre chaude.

Sagan, 6 janvier 1848.—Il y a du vrai dans ce que Mme de Lieven dit de Humboldt. Je ne prétends pas qu'il soit absolument radical, mais il est fort avant dans le libéralisme, et à Berlin il passe pour pousser Mme la Princesse de Prusse dans la route qu'elle ne suit pas toujours avec assez de prudence. Du reste, Humboldt a trop d'esprit pour se compromettre et il reste dans une certaine mesure ostensible, mais au fond il est un dernier reste de ce que le dix-huitième siècle a renfermé d'éléments dissolvants.

Je connais assez le Roi Louis-Philippe pour être convaincue de son courage et de sa présence d'esprit; aussi, en voyant dans la gazette la soumission d'Abd-el-Kader, je me suis dit tout de suite que le Roi y trouverait un spécifique certain contre sa douleur[ [124]. Cependant son lien avec sa sœur était de telle sorte que ce n'est peut-être pas dans le premier moment qu'il sentira le plus cette perte, mais à mesure que la vie reprendra son cours accoutumé, et qu'aux heures qu'il passait chez elle, qu'aux occasions, sans cesse renaissantes, où il avait quelque chose à lui confier, elle ne sera plus là pour tout écouter, tout recevoir, tout partager; c'est alors que l'isolement se fera sentir et que la tristesse arrivera. La Reine est, sans doute, tout aussi fidèle, tout aussi dévouée, mais elle est en partie envahie par la maternité; puis, son esprit n'est pas dans les mêmes directions; elle n'est pas toujours dans ce Cabinet, à attendre chaque minute du plaisir royal; ses directions religieuses vont au delà de celles du Roi; bref, c'est beaucoup, mais ce n'est pas tout. Du reste, il vaut bien mieux que le Roi survive à sa sœur, que si cela avait été le contraire, car, j'en suis persuadée, Mademoiselle aurait été tuée du coup.

Sagan, 10 janvier 1848.—Si je n'ai plus de sécurité quand je me porte bien, il ne faut pas croire que j'aie une grande terreur de cette mort subite, dont à la vérité je ne prévois pas le moment, mais sur le fait de laquelle je n'ai aucun doute. Je n'ai pas envie de mourir, mais je n'ai pas plaisir à vivre. N'ai-je pas démesurément rempli ma vie? et toutes mes tâches ne sont-elles pas accomplies? Le reste ne me touche plus guère; ce n'est plus que du remplissage, cela ne vaut pas la peine des petits efforts journaliers que cela coûte. Pourtant, je ne me laisse pas aller à des idées noires; mon compte est fait, mon parti pris, je ne m'en attriste pas, et tant que je vivrai mon activité vivra en moi. Ce à quoi je ne pourrai jamais me résigner, c'est à me sentir inutile, et j'espère que Dieu me fera la grâce de me laisser, jusqu'au dernier moment, intelligente des besoins de ceux qui m'entourent. Si je n'aimais pas les pauvres, je me croirais bien plus misérable qu'eux; heureusement que je me sens chaque jour plus tendre pour eux et qu'ils me tiennent lieu de beaucoup.

Sagan, 12 janvier 1848.—On me mande qu'à la cérémonie de l'enterrement de Madame Adélaïde à Dreux, le Roi a été accablé et désolé. Je crains bien pour lui cette année 1848.

Il paraît que c'est le Duc de Montpensier qui est chargé du dépouillement des papiers particuliers de sa tante.

Sagan, 18 janvier 1848.—Je lis avec soin les débats des Chambres françaises; j'ai été enchantée des réponses nobles du Chancelier[ [125], et fines de M. de Barante, à ce M. d'Alton-Shée qui pousse l'inconvenance par trop loin[ [126]. L'aspect général me paraît sombre, et je ne sache pas un point de l'horizon sur lequel jeter les yeux avec satisfaction.

Sagan, 20 janvier 1848.—J'ai lu attentivement les discours de l'Adresse à la Chambre des Pairs, et j'ai été ravie du discours clair, noble, du duc de Broglie; je l'ai été aux larmes par l'éclatant discours de M. de Montalembert sur les affaires de Suisse, si plein d'une sincère émotion, si habile, si riche, si abondant, et enfin mettant bel et bon cet abominable lord Palmerston en jeu[ [127]. Je ne sais pourquoi on est, partout encore, si plein de ménagements pour cet intermédiaire, qui est la véritable malédiction du siècle. Il me semble bien évident que M. Guizot, dans l'affaire de Suisse, s'est laissé duper par lui; à sa place, j'aurais été mieux inspirée, et je ne conçois pas qu'après de si nombreuses expériences, on puisse encore cesser de se méfier de lui[ [128].

Sagan, 26 janvier.—C'est donc aujourd'hui que vous quittez Paris pour vous lancer dans une nouvelle phase de votre destinée[ [129]. Je voudrais que les dernières nouvelles que vous recevrez de Turin fussent satisfaisantes, mais c'est difficile à croire. L'important, c'est que la santé du Roi de Sardaigne se rétablisse et s'affermisse. Il paraît que c'est un Prince éclairé, habile, qui mesure bien les nécessités de l'époque, sans leur faire des concessions exagérées. Je lui souhaite, pour vous en particulier et l'Italie en général, une longue et glorieuse existence.

J'ai une longue lettre de ma fille Pauline, toute pleine de regrets sur votre prochain départ, elle le compte comme une rude épreuve de plus.