Il arrive la nouvelle de la mort du Roi de Danemark. Cela va jeter le Nord dans de nouvelles complications[ [130]. Il est dit que l'Europe n'échappera à aucune. Le Roi de Danemark était un Prince instruit, éclairé, et qui avait bon renom. J'ai eu l'honneur de le voir, et de connaître assez particulièrement la Reine, qui est une sainte[ [131]. Sa mère et la mienne étaient amies intimes, et j'ai retrouvé, dans les papiers de ma mère, des lettres de la Duchesse d'Augustenburg.

Sagan, 29 janvier 1848.—Nous avons eu ici un météore remarquable. Pendant vingt minutes, une colonne de feu a relié, pour ainsi dire, le ciel à la terre. Le soleil était pour l'œil au tiers du ciel, et de la partie inférieure de son disque partait cette colonne lumineuse qui semblait, à l'horizon, peser sur la terre[ [132]. C'était un beau et imposant spectacle. Il y a quelques siècles, les astrologues en auraient tiré force horoscopes. Je tire les miens des journaux, et, par conséquent, je n'ose espérer que cette colonne de feu nous annonce rien de bon.

Sagan, 10 février 1848.—Le 5 de ce mois, j'ai été bien agréablement surprise par l'arrivée du Prince-Évêque de Breslau[ [133]. Malgré la mauvaise saison et sa mauvaise santé, il a voulu me souhaiter ma fête, et, au jour de Sainte-Dorothée, dire lui-même la messe ici. Il était accompagné de plusieurs ecclésiastiques et des principaux seigneurs catholiques de la province. Le Prince-Évêque a porté ma santé, à dîner, en la faisant précéder d'un discours charmant, rappelant la signification du nom de Dorothée et des armes de Sagan[ [134] qu'il a bien voulu nommer des armes parlantes; il tremblait d'émotion, et quelques gouttes du vin contenu dans le verre qu'il tenait se sont échappées, il a alors fini en me disant: «Quand le cœur parle, la main tremble.»

Le typhus qui ravage la Haute-Silésie menace de se montrer ici, où cependant nous espérons qu'il sera moins meurtrier que de l'autre côté de Breslau; l'excès de la misère et de la faim ayant été plus efficacement combattu ici que dans les autres parties de la province. En Haute-Silésie les ravages sont hideux; les médecins y ont succombé, et sans les Frères de la Charité que le Prince-Évêque y a expédiés, les secours seraient nuls. Il y a quatre mille orphelins qui errent à l'aventure. Mgr Diepenbrock, à l'exemple de Mgr de Quélen après les ravages du choléra en 1833, va leur ouvrir un lieu de refuge, auquel les catholiques de la province vont porter leur attention et leur zèle. Ce plan s'est élaboré ici.

Weimar, 18 février 1848.—Il y a ici fête sur fête, pour le jour de naissance de Mme la Grande-Duchesse régnante. Avant-hier, on a très bien exécuté un opéra qui fait grand bruit en Allemagne, Martha, par le compositeur Flotow. Le libretto et la musique sont fort agréables. Liszt dirigeait l'orchestre admirablement. Il est maître de chapelle de la cour de Weimar, avec un congé fixe de neuf mois de l'année. Il en a profité dernièrement pour aller à Constantinople et à Odessa, où il a fait beaucoup d'argent. Ce soir, il doit jouer en petit comité chez Mme la Grande-Duchesse, à la suite d'une lecture que doit faire le prince Pückler-Muskau sur son séjour chez Méhémed-Ali. Il y aura avant un petit dîner à la jeune Cour du Prince héréditaire. On tâche de maintenir ici le feu sacré des arts et de la littérature, qui, depuis soixante ans et plus, a fait surnommer Weimar l'Athènes de l'Allemagne. Mme la Grande-Duchesse, pour perpétuer la tradition, a consacré un certain nombre de salles du château au souvenir des poètes, philosophes et artistes qui ont illustré le pays; des peintures à fresques y rappellent les sujets divers de leurs œuvres; des bustes, portraits, vues de scènes historiques, de sites curieux, des meubles de différentes époques garnissent ces pièces. La fortune particulière de Mme la Grande-Duchesse est considérable; elle l'emploie très noblement à des établissements de charité et à l'ornement de ses résidences. La Cour de Weimar a été, depuis cent ans, remarquablement bien partagée en Princesses. La grand'mère du Grand-Duc actuel était la protectrice de Schiller, de Gœthe, de Wieland; c'est elle qui a fait fleurir, sous son aile protectrice, la littérature classique de l'Allemagne. Sa belle-fille, mère du présent Grand-Duc, a été la seule princesse d'Allemagne qui en ait imposé à Napoléon; elle a sauvé au Duc son époux sa souveraineté par son courage et sa fermeté. M. de Talleyrand racontait souvent, avec plaisir, les scènes où cette Princesse s'est trouvée en regard du conquérant. La belle-fille de la Grande-Duchesse actuelle, la princesse des Pays-Bas, a aussi de l'esprit, de l'instruction, un son de voix ravissant, un grand savoir-vivre et une simplicité qui ajoute un grand prix à ses mérites. Elle sera digne, tout l'annonce, de continuer la tradition des Princesses remarquables de la Cour de Weimar. On peut presque mettre Mme la Duchesse d'Orléans du nombre des Princesses de Weimar, puisque sa mère était sœur du Grand-Duc régnant.

Berlin, 28 février 1848.—Avant-hier, j'étais loin de penser tout ce que cet intervalle de quarante-huit heures amènerait de changements dans la face des choses. Le télégraphe a successivement, mais sans détails, apporté une série de faits dont aucun cependant n'avait préparé au coup de foudre de l'abdication de Louis-Philippe et de la Régence de Mme la Duchesse d'Orléans[ [135]. Nous ne connaissons ni les motifs, ni les nécessités; nous ne savons ce qu'il faut rapporter à la prudence ou à la faiblesse; mais sans s'arrêter à l'historique de la chose, que nous apprendrons plus tard, le gros fait est assez écrasant pour jeter dans une consternation qui, ici, est générale, et qui, du premier au dernier, est égale chez tous. Les réflexions se pressent dans la pensée, elles sont les mêmes pour chacun; il n'y a pas deux manières d'envisager la question et ses résultats probables. Ils refléteront, non seulement sur tous les gouvernements, mais encore sur toutes les existences privées. Mme la Princesse de Prusse en est atterrée, par suite de la sympathie vive qui l'unit à sa cousine. Elle croit que ma présence peut l'aider à porter le poids de son anxiété, il s'ensuit que je passe bien des heures auprès d'elle à supputer tous ces horribles événements, et à nous désoler de l'obscurité qui règne encore sur la majeure partie de ce drame ou plutôt de cette tragédie. Ces tristes échos retentiront plus promptement et plus activement en Italie que partout ailleurs; le reste de l'Europe viendra après, car le répit qui lui est accordé pour le moment ne saurait être long. Le fait est qu'il est impossible de mesurer le coin d'Europe où on peut solidement compter sur un repos durable. L'Amérique même ne me paraît point à l'abri des dissolvants. C'est la condition générale du siècle, et il faut savoir la subir là où la Providence nous a naturellement placés. Je la bénis, cependant, d'avoir porté Pauline à quitter Paris le 23 février pour se rendre à la Délivrande[ [136]. Je blâmais cette course dans une saison si froide; je suis tentée maintenant d'y voir un fait providentiel. Les nerfs déjà si ébranlés de cette pauvre enfant auraient trop été éprouvés par l'aspect et le bruit de cette ville en tumulte.

La pauvre Madame Adélaïde est morte à temps et Dieu a récompensé sa tendresse fraternelle en lui évitant cette amère douleur! Et M. de Talleyrand! Je ne dis pas la même chose pour Mgr le Duc d'Orléans, qui, vivant, aurait donné une tout autre direction à ces terribles journées.

La Russie commence à se remuer beaucoup, mais il est vrai de dire que la santé de l'Empereur Nicolas est très mauvaise; il a une éruption à l'articulation des genoux qui lui rend difficile de marcher; de là, manque d'exercice, ce qui augmente l'état hépatique dont il est atteint, bref, on n'est pas sans anxiété.

Berlin, 2 mars 1848.—Depuis le 28 février, les plus effrayantes nouvelles se sont succédé d'heure en heure, avec une fâcheuse rapidité. Il en circule, aujourd'hui, qui semblent indiquer un mouvement contre-révolutionnaire à Paris; j'avoue que je n'y crois pas. Mes dernières nouvelles directes sont du 24, écrites pendant le quart d'heure qu'a duré la Régence de Mme la Duchesse d'Orléans. Il est arrivé quelques lettres de même date à Berlin, et le Moniteur du 25, rien de plus; le tout sans délais; aussi faut-il s'abstenir de juger les choses et les personnes qui ont figuré dans cette tragédie, jusqu'à ce que l'on connaisse l'enchaînement des faits qui a fait céder le Roi, et qui a comme paralysé son action et celle de sa famille. Le blâme et la critique se déversent déjà sur ces infortunés; je trouve qu'il serait mieux de suspendre tout jugement absolu. A la vérité, les apparences sont étranges, et l'on serait disposé à croire que M. Guizot et Mme la Duchesse d'Orléans ont seuls, chacun dans leur sphère d'action, été intrépides et fermes. Le courrier d'Angleterre, arrivé hier au soir, n'apportait aucune nouvelle sur Louis-Philippe et sa famille; on les disait tous à Londres, mais le fait est, qu'à cet égard, rien n'est officiel, rien n'est certain et qu'un vague extrême plane sur les individus. Le marquis de Dalmatie[ [137] joue ici un rôle singulier. Il y a déjà trente-six heures qu'il renvoie ses gens, qu'il vend mobilier et diamants, qu'il crie misère, et qu'il va de porte en porte dire qu'il est un pauvre émigré, pestant contre le souverain qu'il représentait il y a six jours encore. Cela ne le place pas bien dans le monde. On trouve qu'aussi longtemps que Mme la Duchesse d'Orléans et le Comte de Paris sont sur le territoire français, il devrait conserver sa position extérieure et le langage qui s'y rattache; d'ailleurs, on sait fort bien que son père est très riche; de plus, on ne suppose pas qu'il y ait confiscation à moins d'émigrer réellement. Aussi, je ne donnerai pas à mes enfants le conseil d'émigrer, me souvenant de tout ce que M. de Talleyrand disait contre.

On peut penser facilement dans quelles agitations on est ici sur les conséquences européennes des journées de février. Le Ministre de Belgique, M. de Nothomb, me disait hier qu'un mouvement prononcé anti-français se manifestait en Belgique. M. de Radowitz est parti cette nuit pour Vienne, le Prince Guillaume, oncle du Roi, pour Mayence[ [138].....