Une dépêche télégraphique qui arrive à l'instant annonce officiellement l'arrivée de Mme la Duchesse d'Orléans et de ses deux enfants à Deutz, faubourg de Cologne[ [139]. Le pays de Bade commence à remuer, on est inquiet de ce qui peut se passer. On dit aussi qu'il y a des troubles à Cassel[ [140]. Que Dieu ait pitié de ce pauvre vieux monde, et en particulier de ceux qui me sont chers!

Berlin, 14 mars 1848.—Tout, entre le Rhin et l'Elbe, est en commotion; aujourd'hui même, ici, les troupes sont consignées, et l'on s'attend à quelques émotions populaires. Si le Roi avait voulu convoquer la Diète il y a quelques jours, il y aurait eu bien des difficultés de moins. La meilleure chance, pour ici, est d'entrer franchement et promptement dans la forme constitutionnelle; si on tarde, si on hésite, si on finasse, on aura des crises incalculables. Tant il y a qu'on est ici dans une semaine bien critique. Les bourgmestres des grandes villes sont arrivés avec des pétitions qui effraient; la révolution est plus ou moins avérée partout; dire ce qu'on fera, ce qu'on pourra faire est impossible. En attendant, la misère et le typhus augmentent.

Mme la Duchesse d'Orléans est à Ems avec ses enfants, sous le nom de marquise de Mornay. Elle veut garder un incognito complet, ce qui fait que ses affidés nient le fait de sa présence à Ems; il est cependant certain, j'ai vu des personnes qui lui ont parlé.

Sagan, 24 mars 1848.—De graves événements se sont passés à Berlin. On a perdu un temps précieux, on a hésité, pris de mauvaise grâce des demi-mesures; tout ensuite est arrivé par peur, après deux journées (18 et 19 mars) dont je n'oublierai jamais l'horreur. Des symptômes de grande effervescence, provenant de Breslau, ont gagné la Silésie. Ici, on s'est rué contre l'Hôtel de ville et la garnison; jusqu'à présent, le Château a été épargné, mes employés ont cru que ma présence pourrait être un calmant utile et je suis accourue. Je n'ai pas jusqu'ici à le regretter; cependant, comme le voisinage toujours plus rapproché des Russes jette une aigreur extrême dans les esprits, mon beau-frère ne croit pas que je puisse me prolonger ici; il me renvoie à Berlin, où tout cependant n'est pas encore en équilibre. Il veut rester à Sagan, tenir tête à l'orage et sauver ce que l'on pourra. En attendant, la crise financière est à son comble; on n'a plus le sou, personne ne paye, les banqueroutes éclatent de toutes parts; agitation, terreur, tout est là. C'est la boîte à Pandore qui s'est ouverte sur l'Europe. J'apprends à l'instant que le Grand-Duché de Posen est en feu, et comme mes terres y touchent, j'en reçois des nouvelles alarmantes. A la grâce de Dieu! Je suis parfaitement calme, parfaitement résignée, parfaitement résolue à baisser la tête sans murmurer, devant les décrets de la Providence. Je ne demande au Ciel que la vie et la santé de ceux que j'aime. Les secousses de Vienne m'ont abasourdie. On marche d'abîme en abîme[ [141].

Berlin, 30 mars 1848.—Me voici revenue ici, où l'agitation est loin d'être calmée. Le prince Adam Czartoryski y est arrivé hier de Paris; je n'ai pas besoin de signaler ce que c'est que cette nouvelle complication[ [142]. Les complications, au reste, se succèdent, se pressent avec une effrayante rapidité. La situation des particuliers qui ont quelque chose à perdre n'est guère meilleure que celle des Rois chancelants qui ne tient plus qu'à un fil. Nous sommes tous, pour le moment du moins, sans le sou, et ce n'est pas la guerre à l'Est et le communisme à l'Ouest qui nous ouvriront de meilleures chances d'avenir, à nous qui sommes pressés entre ces deux colosses!

On dit que la Diète prussienne s'ouvrira le 2 avril; c'est dans deux jours, et on n'en est point encore certain!... En tout cas, elle sera fort courte, car elle ne s'occupera que de la loi électorale.

Berlin, 1er avril 1848.—La Diète qui s'ouvre demain sera un nouvel acte du drame[ [143]. Il est impossible d'en apprécier les effets, et je suis d'ailleurs fort dégoûtée des prévisions, ainsi que je le suis, depuis assez longtemps, des projets. Paul Medem, qui est encore ici, reste fort incertain au sujet de son avenir; les nouvelles de Vienne ne lui paraissent pas plus rassurantes qu'il ne faut. En tout, il n'est guère possible de reposer ses yeux sur un point tranquille du globe: il faut les porter sur les affections sûres et éprouvées qui bravent les révolutions, l'absence, et tout ce qui se promène ostensiblement dans cette vallée de larmes.

Berlin, 8 avril 1848.—On a subi ici le contre-coup de Paris; il a été violent, profond, irrémédiable; on en est encore tout palpitant; le char n'est point encore arrêté, il roule, ce n'est point dans une direction ascendante. La Jacquerie des provinces est une condition lamentable; elle me retient en ville, où cependant il y a en permanence une émotion populaire qui fait désagréablement diversion au morne profond de cette capitale. Les Metternich sont en Hollande, se préparant à passer en Angleterre[ [144].

Berlin, 12 avril 1848.—La vie est fort triste, et tout à la fois très agitée. Les membres de la Diète ont tous quitté Berlin hier, pour s'occuper de leur réélection. Le sort du pays dépend de la façon dont l'assemblée constituante sera composée; c'est donc un devoir pour les honnêtes gens de chercher à y entrer, et chacun le tient pour tel; mais il peut se passer bien des choses encore, entre aujourd'hui et le 22 mai; et quand on songe au réseau de clubs qui, chaque jour, couvre plus étroitement la capitale et les provinces, quand on songe au désordre qui se manifeste partout, à l'esprit douteux de la landwehr, à l'audace des émissaires, aux complications extérieures, aux exemples contagieux qui viennent de l'occident et du midi et des points véreux au nord et au levant, on se sent pris d'un vertige, que les hésitations du gouvernement et l'absence complète de mesures répressives sont loin de dissiper. Les cinquante petits tyrans établis à Francfort ne laissent pas que de peser lourdement dans la balance. Personne ne leur a donné de mandat, et cependant chacun leur obéit[ [145]. Que tout est inexplicable dans le monde, tel qu'il se déploie à nos yeux! Il n'y a plus de prophétie possible, il faut vivre au jour la journée, et se tenir satisfait quand on a atteint le bout des vingt-quatre heures sans de trop grandes secousses. Nous voyons force bande de Polonais traverser la ville, soit pour Posen, soit pour Cracovie. Les gentilshommes polonais donnent toute liberté à leurs paysans, afin de ne pas être massacrés par eux. L'élément polonais est en bataille contre l'élément allemand. Lequel des deux triomphera si on ne parvient pas à les concilier? Nul ne le sait[ [146].

Sagan, 20 avril 1848.—L'état des esprits est toujours inquiétant. Si les émeutiers n'en voulaient qu'à l'argent, en vérité, ce qu'il y aurait de mieux à faire serait de le leur laisser prendre; il y en a si peu dans les caisses qu'ils ne feraient pas une grosse récolte; mais, dans leur frénésie, ils en veulent aussi aux archives, aux titres, aux contrats, enfin à tout ce qui détermine et fixe la propriété; puis, ils sont fort disposés à maltraiter les individus et à mettre le feu aux greniers et aux bâtiments, pour peu qu'on leur résiste. Ici, on est un peu plus calme, quoique des émissaires du club jacobin de Breslau se montrent depuis deux jours, et cherchent à s'affilier les mauvais petits avocats sans cause et ce qu'on nomme, en allemand, die obskure Litteratur. Nous avons su que ces émissaires, sous le prétexte d'une réunion électorale préparatoire, veulent provoquer une assemblée du bas peuple et chercher à leur enseigner la manière la plus prompte et la plus habile de désarmer la garde civique. Heureusement, celle-ci est prévenue, et je ne doute pas que si la démonstration s'effectue, elle sera dissipée sans coup férir.