Les meneurs des clubs s'agitent à Berlin contre l'élection à deux degrés et provoquent aussi une grande démonstration populaire, pour aller porter au Château et au Ministère une pétition en faveur de l'élection directe. Je ne sais s'ils parviendront à réunir beaucoup d'ouvriers sur cette question politique; on peut le craindre, parce qu'ils sont déjà fort agités par la question du salaire; on ne voit, à ce qui m'est mandé, que leurs promenades dans les rues. Il y a eu, l'autre jour, de graves désordres, chez les boulangers, qui fraudaient sur le poids du pain et qui, pour cela, méritaient bien une leçon, mais était-ce au peuple à la leur donner?... En attendant, on donne à celui-ci cette habitude de ne pas travailler et d'être sur la place publique; les ateliers, où les ouvriers veulent travailler, sont fermés par les meneurs; ainsi, les tailleurs, par exemple, sont en chômage forcé. Je ne crois pas encore à des dangers imminents de violence, mais on est en mauvaise direction, et en marche pour en venir là. Les Polonais ont envoyé leur ultimatum à Berlin[ [147]. Ils ne veulent ni déposer les armes, ni se séparer, avant que leurs demandes soient accordées. On s'occupe à en délibérer, et on doit être fort embarrassé entre les deux populations, car les Polonais ne veulent pas tenir compte des demandes des Allemands, qui insistent pour rester Allemands et pour qu'on tire une ligne de démarcation qui donnerait Posen comme capitale aux Allemands et Gnesen aux Polonais.
On ne sait que croire de l'Italie, dont les nouvelles sont si contradictoires. Les lettres de Vienne sont tristes et décourageantes. L'Angleterre offre un autre spectacle, bien différent et bien glorieux pour elle; mais j'avoue que je m'indigne de voir lord Palmerston, qui a eu sa large part dans l'ébranlement de l'Europe, se pavaner dans le confort, la gloire et la richesse des Anglais, qui augmente en raison de la misère du Continent.
Sagan, 24 avril 1848.—Voici une lettre de Vienne, à moi adressée par le Ministre de Russie, mon cousin Medem: «Vienne est tout à fait morne; les grandes réunions n'existent plus; le Prater est désert, l'Opéra est fermé, le public n'ayant pas permis aux Italiens de jouer. Wallmoden nous est arrivé d'Italie. On dit que c'est pour s'entendre avec le gouvernement, sur les moyens de reprendre, sinon l'offensive en Italie[ [148] sur une grande échelle, du moins, possession de Venise et de la partie insurgée du Frioul. Les communications avec l'armée active sont toujours réduites aux passages par le Tyrol. On est justement indigné de la conduite de F. Zichy, du comte Palfy à Venise et du comte Ludolf à Trévise, qui ont honteusement capitulé sans raisons valables[ [149]. En somme, il y a mécontentement et incertitude sur l'avenir. On reconnaît tous les jours davantage l'impardonnable inertie de l'ancienne administration, tant civile que militaire. C'est à ne pas y croire lorsqu'on n'en connaît que quelques détails seulement. La tranquillité de Vienne n'a pas été sérieusement troublée dans ces derniers temps, mais des manifestations inquiétantes ont eu lieu. Elles sont provoquées par des gens sans aveu, la plupart venus de l'étranger, lesquels adressent des harangues au public rassemblé dans des salles comme celle de l'Odéon et autres. Des publications, des placards incendiaires paraissent partout et entretiennent l'inquiétude dans la partie sage de la nation, surtout dans les classes supérieures. Il serait temps que cela finît, car si cela devait se prolonger, la situation se compliquerait. Pour le moment, cependant, l'état des choses est bien meilleur ici que dans la capitale et la Monarchie prussienne, mais comment répondre de l'avenir?»
Sagan, 30 avril 1848.—Nous finissons aujourd'hui le second mois d'un tremblement de terre, dont les frémissements sont loin encore, je le crains, d'être terminés. Pour le quart d'heure, l'Europe est partagée entre les fièvres électorales et les flammes de la guerre civile. Les passions humaines se dévoilent dans toute leur laideur au milieu de la concurrence des élections; les fureurs aveugles dans les combats de citoyens, armés les uns contre les autres, l'anarchie, le désordre, l'impunité, la misère, le découragement, le désespoir, voilà le tableau qui, à quelques nuances près, se retrouve partout. Trop heureux ceux qui ne reçoivent qu'un contre-coup amorti, et qui traversent les vingt-quatre heures, si ce n'est sans anxiété, du moins sans danger matériel. Nous verrons ici ce que les élections, qui commencent demain, produiront comme résultat, et quelle sera la figure du pays pendant les votes et les scrutins. En attendant, la presse et les clubs s'exercent à l'envi; chaque petite ville a son journal, chaque hameau son orateur; la plupart des auditeurs ne comprennent pas ce qu'on leur prêche, mais ils obéissent, comme des moutons de Panurge. Les ouvriers industriels veulent faire la loi aux chefs d'ateliers, qui, ne vendant plus rien, ne peuvent ni augmenter, ni même maintenir leur fabrication, ni améliorer la condition des ouvriers. Quant aux pauvres gens qui travaillent à la terre, et à la classe plus gâtée qui a travaillé aux chemins de fer et qui les a terminés, on n'en sait réellement que faire; on partage avec eux le dernier sou et le blé des granges, car on les plaint, et on les craint.
Sagan, 5 mai 1848.—Le Grand-Duché de Posen est en ce moment le théâtre des plus grandes atrocités; c'est la guerre civile avec des raffinements de cruauté inouïs. Les journaux français les ignorent ou veulent les ignorer, mais les détails que je reçois de première main font dresser les cheveux sur la tête. Le 1er mai, les Prussiens ont été terriblement battus par les insurgés, qui, armés de faux, éventrent les chevaux[ [150]. Plusieurs seigneurs polonais ont été massacrés par leurs paysans. Ils ne peuvent se garantir personnellement qu'en les excitant contre l'armée prussienne.
Sagan, 8 mai 1848.—C'est aujourd'hui que les électeurs élus, il y a huit jours, doivent nommer les électeurs prussiens. Je crois qu'on fonde trop d'espoir sur les assemblées constitutionnelles; je crains qu'elles ne nous préparent de grandes déceptions. A Vienne, la déchéance du comte de Ficquelmont est une scène des plus déplaisantes du drame universel[ [151]. Des étudiants sont entrés chez lui, lui déclarant qu'ils ne voulaient plus de lui pour Ministre. Il a obéi, et il aurait couru de grands dangers si, en se rendant à pied chez son gendre, le prince Clary et deux étudiants ne lui avaient servi de défenseurs.
Sagan, 21 mai 1848.—Les scènes du 15, à Paris, ont été hideuses[ [152]. Dieu fasse que le parti modéré sache user énergiquement de son triomphe, et que surtout il ne soit pas trop souvent appelé à fêter de pareilles victoires.
C'est demain que s'ouvre l'Assemblée constituante à Berlin. Elle est si étrangement composée que ce sera miracle si elle fait de la bonne besogne.
Sagan, 25 mai 1848.—Je suis préoccupée de Rome et du Pape[ [153]. J'y pense sans cesse. Je crois que si j'avais été le Saint-Père, j'aurais été avec quelques Cardinaux fidèles, avec ces pauvres religieux et religieuses persécutés, et le plus d'argent et de vases sacrés possible, m'embarquer pour l'Amérique. J'y aurais fait un établissement à l'instar de celui du Paraguay, et, de là, j'aurais en pleine indépendance gouverné la catholicité européenne, comme, de Rome, il gouverne depuis si longtemps les catholiques d'Amérique. Je crois que les Romains n'auraient pas tardé à le rappeler à grands cris, et en cas contraire, il aurait été du moins à l'abri des indignités actuelles et ne serait pas obligé de sacrifier les innocents et les biens de l'Église. Ce que je dis là n'a peut-être pas le sens commun, mais du moins, cela n'aurait pas été sans une certaine grandeur, au lieu que je ne vois partout qu'humiliation et abrutissement.
J'ai lu avec intérêt et horreur les récits des scènes de Paris le 15 mai, et mon opinion est que la besogne des assemblées délibérantes est mauvaise. Je crains fort que celle de Berlin ne fasse rien qui vaille, et à Francfort, c'est la tour de Babel. Les gazettes prussiennes contiennent déjà des cris jacobins contre la nouvelle Constitution, et je doute que le Roi puisse faire prévaloir le système de deux Chambres, surtout avec le petit bout d'hérédité qu'il cherche à sauver. Breslau est un abominable foyer de communisme.