On me mande d'Angleterre qu'à Claremont les amertumes intérieures ajoutent aux douleurs de la situation. Les fils, qui s'ennuient de leur inaction forcée, reprochent au père la perte de la partie; celui-ci s'inquiète du jugement de la postérité; tout cela est fort amer pour cette pauvre Reine Amélie, dont l'orgueil et la joie ont été si longtemps puisés dans l'union touchante de toute sa famille. Elle est, en outre, en mauvais état de santé. Leur état financier approche de la misère[ [154].
Sagan, 28 mai 1848.—Mme la Duchesse d'Orléans est établie au château d'Eisenach même. Elle y vit fort simplement, avec sa belle-mère et le précepteur[ [155] de ses enfants pour tout entourage. Sa position pécuniaire est des plus gênées. Le château d'Eisenach appartient à l'oncle de la Duchesse d'Orléans, le Duc de Saxe-Weimar; il l'a mis à la disposition de sa nièce.
On m'écrit, de Vienne, que tous les Hongrois y rompent leurs établissements, pour se retirer soit à la campagne, soit à Bude, soit à Presbourg. Les Bohêmes vont à Prague. Bref, ce joli Vienne, si gai, si animé, si aristocratique, devient un désert, et triste comme un grand village. La princesse Sapieha et Mme de Colloredo sont fort compromises dans les derniers troubles; elles ont été obligées de s'enfuir et de se cacher. L'Archiduc François-Charles a écrit d'Insprück à lord Ponsonby, doyen du Corps diplomatique à Vienne, pour l'engager, au nom de l'Empereur, à venir avec tous ses collègues rejoindre la Cour en Tyrol.
Voilà M. Bulwer renvoyé d'Espagne. Il avait fomenté à Séville une révolte contre les Montpensier qui ont dû fuir à Cadix. Il faut convenir qu'on peut dire de Palmerston et de Bulwer: Tel maître, tel valet.
Il y a toujours beaucoup d'émotion dans les rues de Berlin, et le prochain retour du Prince de Prusse, qui est attendu ces jours-ci à Potsdam, amènera probablement une explosion[ [156]. En attendant, Berlin est à peu près cerné par un corps de seize mille hommes qu'on compte employer à l'occasion.
On m'écrit de Paris que Mme Dosne se meurt de colère qu'une révolution ait pu avoir lieu, sans qu'elle eût son gendre pour objet, et ceci peut se prendre à la lettre, puisqu'elle en était à son troisième accès de fièvre pernicieuse; que M. Molé et M. Thiers se présentent tous deux pour la députation et que M. de Lamartine paraît beaucoup redouter le succès de ce dernier.
Les atroces scènes de Naples[ [157] ont eu un mauvais retentissement à Berlin, où l'émotion des rues a repris, dit-on, un mauvais caractère. Les bourgeois s'y sont emparés du poste de l'Arsenal.
Sagan, 7 juin 1848.—L'équilibre moral dépend de mille petites circonstances accessoires pour chacun, car il faut être bien jeune et d'une grande ignorance des peines de l'esprit, pour ne pas subir les mille et une influences des choses, des lieux, du temps, et même de détails encore plus puérils en apparence. C'est Saint-Évremond, je crois, qui dit que moins on reste vif pour ce qui plaît, et plus on est sensible à ce qui dérange.
Il paraît que Paris est tranquille, mais à quel prix? Il s'y est commis des atrocités raffinées, terribles.
Sagan, 12 juin 1848.—L'état de Berlin et de Breslau empire toujours; celui des provinces s'en ressent, et je m'attends à voir la guerre civile éclater au premier jour; car les campagnes, tout en subissant l'action révolutionnaire contre leurs seigneurs et leurs curés, détestent les villes; les paysans n'aiment pas les bourgeois et sont royalistes et militaires, tout en étant anti-nobles et anti-prêtres. Cela fait une étrange confusion que Dieu seul pourra éclaircir. L'Assemblée constituante réunie, à Berlin, n'a jusqu'à présent aucun cachet marqué, que celui de l'ignorance et de la confusion.