Sagan, 18 juin 1848.—Les journaux et mes lettres me disent que l'Allemagne reprend ses velléités républicaines. Voilà Hecker élu pour Francfort. Tout cela est d'une confusion inimaginable, surtout quand on voit le dégoût, de plus en plus marqué, que la France témoigne pour le déplorable gouvernement qu'elle s'est donné il y a quatre mois. Il faut bien qu'elle soit aux abois pour se tourner vers le drapeau bonapartiste, si piteusement représenté par Louis-Napoléon que chacun connaît être un bien triste sire. Que dire des affreuses scènes de Prague et de l'assassinat de la pauvre princesse Windisch-Graetz[ [158]? J'ai été aussi fort agitée pour Berlin, où le pillage de l'Arsenal et les échecs du Ministère à la Chambre ont fait encore diminuer les bonnes chances. Trois ministres, Arnim, Schwerin et Kanitz, ont donné leur démission.

Potsdam, 23 juin 1848.—Je suis arrivée ici hier, après m'être arrêtée une demi-journée à Berlin. Medem écrit de Vienne à son collègue, M. de Meyendorff, des doléances sur les directions faibles et incertaines qui se manifestent à Insprück depuis que le baron de Wessenberg y gouverne. Je ne m'en étonne pas: Wessenberg est aimable, bon, spirituel, instruit, laborieux, mais dès Londres, je l'ai jugé brouillon, et pour conduire les affaires, c'est un inconvénient immense.

J'ai des nouvelles de M. de Metternich. Il met ses fils dans un collège catholique, en Angleterre, ne trouvant personne qui veuille s'associer à son sort comme précepteur. Il est aussi tourmenté par le manque d'argent.

Le Grand-Duc régnant de Mecklembourg-Schwerin a augmenté le douaire de sa belle-mère, afin que Mme la Duchesse d'Orléans et ses enfants puissent ainsi avoir, indirectement, un peu plus de confort; c'est noble et délicat.

La crise ministérielle dure encore ici; elle fait succéder, au tumulte des rues, celui, plus politique et non moins dangereux, d'une Chambre aussi mal composée que celle de Berlin. On disait, hier au soir, qu'une dépêche télégraphique avait apporté de Francfort la nouvelle que l'Assemblée, réunie dans cette ville, avait élu un Dictateur pour l'Allemagne dans la personne de l'Archiduc Jean[ [159]. Ici, on voulait un Triumvirat. On disait, en conséquence, qu'on avait répondu à cette nouvelle par une protestation de la Prusse.

Sagan, 28 juin 1848.—Je suis rentrée dans mes foyers. Quoique je n'aie pas trop, jusqu'ici, à me plaindre de mon coin de céans, je sens, cependant, le terrain miné et mouvant sous mes pieds. Celui que je viens de quitter l'est, à mon sens, d'une manière effrayante. A Paris, le sang coule[ [160]; depuis quelques jours, on ne sait que fort mal ce qui s'y passe par des dépêches télégraphiques venant de Bruxelles; j'ai seulement la certitude que mes enfants ne s'y trouvent pas.

Sagan, 6 juillet 1848.—Les combats de Paris m'ont tenue dans une grande alarme; heureusement que personne me touchant un peu particulièrement n'a été atteint autrement que par la terreur et le saisissement. A présent, ce sont les campagnes qui deviennent dangereuses; aussi ma fille Pauline est-elle rentrée en ville avec son fils.

Nous ne sommes guère moins malades ici qu'en France, et quand je regarde tous les foyers de communisme dont cette partie de l'Europe abonde, je ne puis fermer les yeux aux dangers qui nous menacent, d'autant plus que je suis fort loin de croire qu'on saurait les combattre, comme le prince Windisch-Graetz à Prague et le général Cavaignac à Paris.

Je pense me rendre dans quelques jours à Téplitz; j'attends d'abord d'être assurée que cette partie de la Bohême est pacifiée.

Téplitz, 16 juillet 1848.—Mon voyage, de Sagan ici, s'est passé sans accident; mais partout on trouve misère et inquiétude. Le petit royaume de Saxe est cependant moins malade que la Prusse et que les duchés saxons de la Thuringe, où l'esprit républicain domine. A Dresde, le Ministère est tellement radical qu'il ne laisse presque rien à désirer aux révolutionnaires. Aussi a-t-on l'air de croire que les duchés saxons pourraient être réunis sous le sceptre unique, et peu monarchique, du bon Roi de Saxe, qui n'est guère qu'une ombre royale. Ce qui l'a sauvé jusqu'à présent, c'est que son Ministre de l'Intérieur actuel[ [161] n'use ni de chapeau, ni de gants. C'est tout simplement un manant, mais on le dit assez honnête homme pour ne pas trahir son maître. Téplitz est à peu près vide, personne ne songe à voyager. Excepté les Clary et les Ficquelmont, il n'y a que quelques paralytiques inconnus. M. de Ficquelmont voit très en noir les destinées de l'Empire autrichien, et ne paraît pas croire que l'Archiduc Jean soit destiné à le sauver, pas plus qu'à éclaircir les destinées de l'Allemagne. Ses coquetteries pour les étudiants de Vienne sont, ou une fausseté, ou une spéculation ambitieuse sans dignité. A Francfort, il aura bientôt à lutter contre les tendances séparatistes qui se font jour, de plus en plus, en Prusse, non seulement en haut lieu où elles pourraient bien avorter, mais encore dans les masses, blessées dans leurs intérêts et dans leur vanité.