Téplitz, 22 juillet 1848.—Il nous revient qu'il y a toujours un peu de fermentation à Prague, contenue par la main de fer du prince de Windisch-Graetz; l'anarchie à Vienne est toujours complète. M. de Ficquelmont me disait hier que la population berlinoise était plus démoralisée et plus méchante que celle de Vienne, mais que les rouages du gouvernement et de l'administration valaient infiniment mieux à Berlin qu'à Vienne. A tout prendre, ce sont deux mauvais centres.
Eisenach, 8 août 1848.—Mme la Duchesse d'Orléans, que je suis venue voir, est changée et se plaint d'un affaiblissement progressif. Du reste, elle est calme, raisonnable, et moins éloignée qu'elle ne l'était au premier moment de se rapprocher de la branche aînée; seulement, les moyens d'exécution paraissent difficiles; on sent qu'il faut abriter la dignité, autant qu'il faut ne rien laisser échapper de ce qui peut faciliter les chances d'avenir. Elle est sans préventions, sans préjugés; son regard est lucide, et son jugement me paraît simplifié, assuré par les grandes leçons des derniers temps. Elle est parfaitement confiante et aimable pour moi. Le reflet de Mgr le Duc d'Orléans nous donne, réciproquement, un intérêt réel l'une pour l'autre. Elle me l'a exprimé gracieusement, en me disant que j'étais pour elle hors ligne. Elle a appelé ses fils et leur a dit: «Embrassez la plus fidèle amie de votre père.»
Berlin, 13 août 1848.—Il y a ici, chaque soir, un peu d'émotion dans les rues, entretenue par la déplorable marche de l'Assemblée. De plus, le Ministre des Finances, M. Hanseman, propose des lois destinées à achever notre ruine. Aussi s'élève-t-il des anciennes provinces des réclamations qui pourraient dégénérer en révoltes et conduire à la guerre civile. Déjà les Unitaires allemands et les Prussiens séparatistes, qui se partagent le pays, sont partout en présence et dans un état d'hostilité qui rend les conflits imminents. L'avenir est incalculable...
Sagan, 9 septembre 1848.—La crise ministérielle de Berlin semble rendre une catastrophe imminente[ [162]. On peut s'attendre à la guerre civile, à la guerre étrangère, à la rupture entre les deux Assemblées constituantes de Francfort et de Berlin; bref, les éventualités se pressent en foule, et, en attendant, les existences privées se détruisent de plus en plus.
Sagan, 16 septembre 1848.—Point de Ministres à Francfort[ [163], point de Ministres à Berlin; un manque complet d'énergie à Sans-Souci, et, malheureusement, des symptômes graves d'insurrection parmi les troupes. On n'a pas su s'en servir à temps, et on a laissé aux méchants le loisir de les ébranler. L'absence de toute autorité légale, l'impatience qui résulte, pour les populations rurales, de ce que les Chambres ne fixent pas les rapports avec les Seigneurs réveillent leurs avidités arbitraires; aussi, voilà qu'en Haute-Silésie ils se remettent à brûler et à piller. Rothschild, de Vienne, qui y avait un bel établissement, vient de le voir détruit de fond en comble. Le fait est que nous sommes en mauvaise recrudescence et que je suis plus inquiète encore que je ne l'ai été, depuis que je vois la fidélité des troupes devenue douteuse.
Sagan, 1er octobre 1848.—Les choses se gâtent, ici, de plus en plus. On a fait, l'autre nuit, sauter méchamment des pétards près du château. Nos précautions sont prises, ma défense armée organisée, et, s'il faut périr, ce ne sera pas sans lutte. Je ne m'enfuirai pas, je n'ai aucune peur personnelle, parce que j'ai une grande indifférence pour moi-même; et puis, le courage et la détermination en imposent toujours.
Sagan, 5 octobre 1848.—Le château du prince de Hatzfeldt a été attaqué par des paysans[ [164]; quatre de ses fermes ont été brûlées, lui-même obligé de fuir. Ici, tout est comparativement encore assez tranquille, mais le lendemain n'appartient à personne.
Sagan, 9 octobre 1848.—Depuis avant-hier la poste et les journaux de Vienne manquent. La tradition orale donne à cette absence de nouvelles directes des causes sanglantes qui, dans le temps actuel, ne sont que trop probables. Chaque jour amène une nouvelle horreur[ [165]. Le massacre du comte Lamberg, à Bude[ [166]; la pendaison de ce pauvre Eugène Zichy[ [167], si gai, si fêté à Paris il y a dix ans, pendu par des barbares dans l'île où les voleurs subissent leurs supplices, voilà ce que la semaine dernière nous a apporté. Hier, on nous dit le comte de la Tour, Ministre de la Guerre à Vienne, massacré, et le général Brédy assommé[ [168]; les noirs et jaunes se battent dans les rues de Vienne contre le parti hongrois. Si le parti anarchique triomphe à Vienne[ [169], c'en est fait de Berlin et de Breslau, où tout est sur de la poudre fulminante.
Sagan, 25 octobre 1848.—Tout est en suspens ici; c'est à Vienne que tout se résout; jusqu'à présent, il semble que l'armée fidèle y dictera des lois, mais on n'ose pas trop se fier à ces lueurs d'espérance. En Autriche, du moins, on lutte avec honneur, et si on succombe, ce ne sera pas sans dignité; on ne peut, hélas! en dire autant de Berlin. Et puis, si le bon droit triomphe à Vienne, sera-ce une victoire définitive? J'en doute, et je crois que nous resterons longtemps encore sur un volcan.
Sagan, 4 novembre 1848.—Il vient d'y avoir une explosion révolutionnaire à Liegnitz, assez près de chez moi; il a fallu des forces militaires pour la comprimer. A Berlin, il y a à peu près chaque jour une émeute; l'audace croît journellement, la faiblesse aussi. Hier, on a enfin changé le Ministère; cela semblerait indiquer qu'on veut se réveiller; je crains que ce ne soit bien tard, car, après que l'Assemblée a été assiégée, les députés enfermés, menacés d'être pendus, le Corps diplomatique prisonnier aussi, la garde nationale trahie par son chef, et, en regard de tout cela, paralysie complète à Sans-Souci, on se demande s'il y a encore quelque chose à espérer[ [170]. Les heureux résultats de Vienne ne parviennent même pas à inspirer de la vigueur à Potsdam, et ils ont fort exaspéré les anarchistes, qui veulent frapper un coup d'éclat pour se relever, et former à Berlin un centre d'où ils rayonneraient sur toute l'Allemagne. Le rôle de M. Arago, le Ministre de la République française, a été, dans ces derniers jours, à Berlin, des plus douteux[ [171], au point qu'un véritable gouvernement lui aurait envoyé ses passeports, en se plaignant officiellement de lui à Paris. Mes vœux pour Vienne se sont enfin réalisés. Windisch-Graetz y a mis, longtemps, une patience, une douceur infinies et ce n'est que lorsque la capitulation du 30 a été traîtreusement violée, qu'il a sévi comme il devait le faire, et comme le méritait l'infamie des autorités locales de Vienne. Nous manquons encore de détails, mais le fait principal est officiel, et nous devons le regarder comme un bienfait de la Providence. Dieu veuille que ce soit le point de départ d'une ère nouvelle. En attendant, l'anarchie, les désordres, le manque de répression, la misère déchirent les provinces, les orateurs des rassemblements populaires prêchent impunément le meurtre et le pillage, et les résultats de leurs prédications incendiaires ne se feront pas longtemps attendre. C'est un état réellement affreux.