Sagan, 19 novembre 1848.—Je suis d'avis qu'il y aurait nécessité pour l'Autriche de joindre aux hommes de guerre déterminés tels que Jellachich, Radetzky, Windisch-Graetz, un homme politique plus jeune, plus ferme que Wessenberg. On dit que cet homme va se rencontrer dans le prince Félix de Schwarzenberg. Il a de bons amis, il a eu plus d'une grande admiration dans sa vie. Je l'ai vu assez souvent à Naples, il y a deux ans; il a été obligeant pour moi. Je l'ai trouvé grand seigneur, homme d'esprit, de tenue, de sang-froid, et de mesure dans ses jugements et ses discours, mais je ne le connais pas assez pour savoir s'il sera à la hauteur de la lourde tâche qui paraît lui être dévolue. Stadion, qui doit la partager avec lui, est son ami d'enfance; ce bon accord peut produire d'heureux résultats. Je n'en prévois pas encore pour la Prusse, où les hommes d'épée et de plume, d'éloquence et d'action me semblent, dans la crise actuelle, manquer absolument. Il y a une certaine maladresse, dans tout ce qui se tente maintenant, qui est loin de m'inspirer de la confiance[ [172]. On se place derrière Francfort, on y cherche refuge, soutien, protection; cela n'est guère digne, cela n'impose pas aux ennemis, et, en définitive, je crois que ce rempart sera de coton. L'armée est, il faut l'espérer, fidèle, mais, il faut le savoir, sans enthousiasme; on la laisse se refroidir et s'entamer; les soldats qui bivouaquent dans les rues de Berlin souffrent de la mauvaise saison, et leur apparence est triste, à ce que m'écrivent des personnes qui s'épuisent en distributions de soupe et de bière pour les soutenir et les encourager.

Sagan, 26 novembre 1848.—La dernière semaine a été très difficile à passer; depuis l'état de siège proclamé à Berlin tout ce qui était mauvais a été refoulé vers la Silésie. On a tiré sur mes employés, on s'est promené ici avec le drapeau rouge, tout cela était fort laid; mais maintenant que trente mille hommes de troupes parcourent la province pour la balayer, nous commençons à respirer, et, si j'en crois mes dernières lettres de Berlin, nous allons entrer dans une ère nouvelle. J'avoue mon incrédulité, et je crains d'y persévérer encore longtemps. Ce qui est certain, c'est qu'il y a relâche momentanée aux désordres; c'est déjà un bien dont il faut se montrer reconnaissant, car la tension fiévreuse devient insoutenable.

La mort de Mme de Montjoye est le complément de l'infortune pour la sainte Reine Marie-Amélie, dont elle était la seule et la plus intime confidente. A la suite de l'eau empoisonnée bue à Claremont[ [173], le tour des dents du Roi est devenu tout noir, à ce qu'on m'a écrit. Tout n'est pas toujours facile entre le Roi et ses enfants, et même pour les enfants entre eux. La Providence épuise ses rigueurs de tout genre sur ces émigrés; serait-ce une grande expiation morale pour le vote du père et pour l'usurpation du fils?

Sagan, 1er décembre 1848.—Les journaux nous apportent aujourd'hui le programme du nouveau Cabinet autrichien[ [174], qui a été très bien reçu à Kremsier et a fait monter les fonds autrichiens. Dieu veuille qu'il y ait, là au moins, un Cabinet ferme et habile. Celui qui devait gouverner en Prusse, et qui semblait vouloir prendre un gantelet de fer, me semble, sous un gantelet rouillé, ne montrer que faiblesse. Le monde catholique ne saurait être trop ému du sort de Pie IX. Il a beau avoir, avec un zèle plus ardent que prudent, fait du libéralisme impétueux, il reste le chef de notre Église, un saint prêtre, un aimable homme et ses dangers doivent nous attendrir et nous alarmer[ [175]. On m'écrit, de Berlin, que M. de Gagern a manqué le but qu'il s'était promis, et que le Roi a été plus ferme qu'on le supposait, en écartant la fantasmagorie impériale qui lui était offerte par celui-ci, dans le cas où, pour cette fois-ci du moins, il se soumettrait aux lois du gouvernement de Francfort[ [176].

Sagan, 6 décembre 1848.—On dit beaucoup, ici, que le gros de l'orage est passé. Je n'en suis pas persuadée; on va rentrer dans la fièvre électorale, dans l'essai d'une Constitution octroyée; tout cela est bien chanceux. A la vérité, tout vaut mieux que l'état de pourriture et de confusion dans lequel on périt ici, mais les dangers, pour changer de forme, ne se dissipent pas si vite. Le pays commence, il est vrai, à s'éclaircir quelque peu, à se fatiguer d'un état de choses qui réduit chacun à une misère profonde; il se réveille quelques bons instincts; à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire du mariage du Roi, l'élan a été bon, mais trop de mauvais éléments fermentent encore; le gouvernement n'impose guère. Dans le Midi de l'Allemagne, en Bavière surtout, on paraît tenir encore au projet d'un pouvoir trinitaire, particulièrement depuis que l'Autriche se concentre grandement en elle-même pour former une grande monarchie. Quant au vieux Prince Guillaume de Prusse, désigné pour faire partie du Triumvirat, il est tombé dans un état de faiblesse morale qui le rendrait bien peu capable de cette besogne. D'ailleurs, son fils, le Prince Waldemar, se meurt à Münster d'une maladie de l'épine dorsale, c'est dommage, car c'est un Prince distingué; sa mort sera le dernier coup qui achèvera son pauvre père. Je ne donne pas longue vie au pouvoir central, le Roi de Prusse persistant, Dieu merci, à n'en pas accepter le fardeau. On dit que Mme la Princesse de Prusse aurait voulu que M. de Gagern fût à la tête d'un nouveau Cabinet prussien. Je doute que ce hautain personnage eût voulu se placer dans une position aussi incertaine, vis-à-vis d'une Chambre aussi peu sensible à l'éloquence parlementaire. Tant il y a que le Roi a repoussé toutes les insinuations directes ou indirectes. En effet, il y aurait eu stupidité et noire ingratitude à renvoyer le seul Ministère qui a eu le courage et la capacité de relever quelque peu la Couronne, et de donner un certain élan conservateur au pays.

L'état de l'Italie fait pitié! M. de Broglie sera, sans doute, fort affligé de la mort de M. Rossi, lui qui l'avait attiré en France, l'y avait fait entrer dans les affaires, à la Pairie, et poussé ensuite à l'Ambassade de Rome. Je l'avais vu beaucoup dans le salon de Mme de Broglie, plus tard à Rome. Il me paraissait astucieux et prétentieux, moins noble de caractère, mais plus spirituel que Capo d'Istria[ [177]. Leur assassinat a eu les mêmes causes; ils ont voulu, tous deux, faire à l'improviste du Richelieu.

Sagan, 30 décembre 1848.—La manière calme dont Napoléon a pris possession de la Présidence en France tendrait à prouver que les idées d'ordre et de tranquillité vont renaître dans ce pays. On parle de l'abdication du Roi de Sardaigne et d'un nouveau Ministère sarde tout guerroyant[ [178]; j'espère que Radetzky mettra le reste de l'Italie à la raison, comme il y a mis la Lombardie. Windisch-Graetz est devant Raab, où on espère qu'il entrera sans de trop grandes difficultés. Les grands froids retardent sa marche, et la nécessité de réorganiser civilement les contrées qu'il occupe ralentit aussi ses progrès[ [179]. Jellachich, emporté par son ardeur, a été un instant prisonnier des Hongrois[ [180]; ses soldats l'ont délivré. Windisch-Graetz lui a fait les plus vifs reproches sur son aveugle témérité, qui pouvait compromettre le sort de l'armée, et la question vitale du gouvernement. L'Archiduchesse Sophie a donné à son fils, le jeune Empereur, pour ses étrennes un cadre contenant les trois miniatures de Radetzky, Windisch-Graetz et Jellachich. Il n'y a pas de mal à rappeler aux souverains, par des signes visibles, la reconnaissance, qui leur est, en général, assez lourde. Voilà donc cette désastreuse année 1848 qui finit! Dieu fasse que 1849 nous apporte de meilleures conditions d'existence!

1849

Sagan, 11 janvier 1849.—M. Arago quitte enfin Berlin où il est détesté. Il paraît qu'on y doute encore de l'arrivée du prince de la Moskowa comme Ministre de France; on ne croit pas, en tout cas, qu'il y fasse un long séjour. En allant à Paris, la Grande-Duchesse Stéphanie se bornera, probablement, à faire une visite agitée et fiévreuse à son cousin le Président de la République, et à se parfumer, auprès de lui, d'un peu d'encens impérial; mais la Princesse Mathilde ne lui laissera certainement pas le plaisir de faire les honneurs de la Présidence, qu'elle paraît s'être réservée. Tout cela a bien de la peine à avoir l'air sérieux[ [181].