Sagan, 18 janvier 1849.—Les réunions préparatoires pour les élections en Prusse ne donnent pas grand espoir pour le résultat définitif. Le ministère Brandebourg, de peur d'être accusé de réaction, fait du libéralisme inutile. La Grande-Duchesse Stéphanie, qui se réveille à mon égard d'un long sommeil, m'écrit tristement et en grande anxiété sur le sort de l'Allemagne rhénane. Il paraît que le Grand-Duc de Bade l'a menacée de lui supprimer son douaire, si elle allait le dépenser en France. J'ai aussi une lettre, pleine de dignité et d'affectueuse confiance, de Mme la Duchesse d'Orléans. Je compte aller la semaine prochaine à Dresde, pour y passer quelques jours près de ma sœur.
Dresde, 28 janvier 1849.—Depuis qu'à Francfort on a refusé au chef futur de l'Allemagne l'hérédité et même le pouvoir à vie, il paraît impossible que le Roi de Prusse s'arrange d'une pareille dignité[ [182]. C'était la meilleure intrigue autrichienne pour mettre le Roi hors de cause et pour faire tomber en poussière toute cette invention ridicule et infernale, qui n'a produit que ruines et désordres. Les élections prussiennes sont fort médiocres, moins mauvaises que celles de l'année dernière, mais bien loin d'être assez bonnes pour faire concevoir de solides espérances. Aussi quelle loi électorale que celle qui a été octroyée! Ici, on a des Chambres folles qu'on ne sait comment diriger et qu'on n'ose point encore dissoudre. J'ai trouvé la Cour de Saxe fort triste. Dresde est plein comme un œuf, mais on ne se voit guère.
Sagan, 12 février 1849.—Berlin, que j'ai traversé en revenant, fourmillait de petits Princes allemands qui demandaient, comme seul moyen de salut, leur médiatisation. Ils s'offrent à la Prusse, qui, par scrupules de tous genres, les refuse. Elle trouve dangereux de donner cet exemple, puis viennent les souvenirs et les respects historiques et traditionnels du Roi. Bref, tous ces pauvres Princes s'en iront comme ils sont venus, et, probablement, malgré les promesses assez vagues de protection qu'ils ont reçues comme fiche de consolation, ils seront chassés de chez eux, un jour ou l'autre, comme des va-nu-pieds. Le comte de Bülow, Ministre de Prusse à Francfort, penche pour l'Assemblée de Francfort; à Charlottenburg, on est le contraire; cela jette une saccade malhabile dans la marche qu'on suit, et a produit, au grand déplaisir du Roi, une froideur marquée entre Kremsier et Berlin. Je ne sais qui est ce M. de Lurde, qui remplace M. Arago comme ministre de France à Berlin, mais il n'aura pas de peine à paraître à son avantage en comparaison de son prédécesseur, qui ne parlait que du grand cœur et de l'âme noble de Barbès!
Sagan, 1er mars 1849.—Si j'en crois les lettres de Paris, tout y refleurit, tout y est en réaction vive vers l'ordre et le bien-être. Ce sont de tous côtés des éloges du Président. M. Thiers dit de lui: «Ce n'est pas César, mais c'est Auguste.» Les légitimistes remplissent ses salons, et, au sortir du bal, on n'entendait que des domestiques crier: «Les gens de Mme la Duchesse, de M. le Prince, etc...» On dit Monseigneur au Président; rien n'est moins républicain; et on assure qu'il en est ainsi dans les provinces. J'avoue que je me défie un peu de ces trop brusques transitions, mais enfin le quart d'heure semble bon.
Sagan, 31 mars 1849.—Je suis fort préoccupée de l'horizon politique, qui, au lieu de s'éclaircir, semble se couvrir de nouveaux nuages. Cette malheureuse Couronne impériale, sans tenter le Roi, plaît à ses entours, aux jeunes officiers, aux employés bureaucrates, dont la petite vanité y trouve pâture. La gauche y pousse avec perfidie, sentant bien que la soi-disant dignité impériale mettrait le Roi aux ordres des professeurs démagogues de Francfort. La mauvaise saison et l'état abominable des routes retardent la soumission de la Hongrie[ [183]. Il n'y a que les succès de Radetzky qui donnent quelque consolation, et encore à quel prix? Nous ne connaissons point encore de détails de ses deux dernières victoires, nous savons seulement l'abdication de Charles-Albert, mais les noms propres des victimes sont inconnus[ [184].
Sagan, 13 avril 1849.—L'aimable lady Westmorland m'a fait la gracieuse surprise d'une visite de quarante-huit heures. Elle est arrivée hier, à ma grande joie. Elle est spirituelle, animée, affectueuse, vraiment charmante pour moi, conservant le plus tendre souvenir à feu M. de Talleyrand, causant du passé et du présent avec intérêt et la plus fine intelligence. Nous nous sommes rejetées vers les beaux temps de l'Angleterre. Éprouvés, comme nous le sommes tous, par les tristesses du présent, on préfère, au lieu de s'appesantir sur un sujet si lamentable, rejeter ses regards en arrière, pour y retrouver de ces précieux souvenirs que, pour ma part, je serais tentée de nommer les économies de mon cœur, et je me réfugie dans le passé, faute d'oser interroger l'avenir.
Sagan, 21 avril 1849.—J'ai eu, hier, des lettres de Paris qui disent que, malgré les efforts de l'Union de la rue de Poitiers[ [185], le communisme fait en France de grands progrès.
On croit, à Berlin, que le Parlement de Francfort va se jeter entièrement dans les voies révolutionnaires, se former en Commission exécutive, en Comité de sûreté publique; il s'entourerait des troupes de Bade et de Nassau, sachant bien qu'on ne voudra pas faire marcher la garnison de Mayence contre Francfort, et profitant ainsi des éternelles irrésolutions de la Prusse[ [186]. La prétendue adhésion des vingt-huit petits gouvernements allemands n'est qu'une impertinence, puisqu'elle est conditionnelle; on ne veut se ranger sous la bannière prussienne que si, à l'imitation de ces petits gouvernements, la Prusse se soumet à la Constitution inventée à Francfort. Les quatre Rois de Saxe, de Bavière, de Hanovre et de Würtemberg restent dissidents.
Sans les affaires de Danemark, la Prusse pourrait se fortifier chez elle (ce qu'elle ne fait pas trop) et se mettre en panne pendant l'orage de Francfort, mais le général de Pritwitz est soumis au prétendu gouvernement de Francfort[ [187]. Il faudrait un gouvernement plus régulier que celui-là pour traiter avec le Danemark. Comment sortir de cette impasse? Le Roi, au fond affectueusement disposé pour le Roi de Danemark, et craignant la Russie[ [188], s'oppose encore à l'occupation du Jutland.
Sagan, 30 avril 1849.—L'état de l'Allemagne ne s'améliore pas. Voilà le Roi de Würtemberg qui a cédé, parce que ses troupes ont déclaré ne pas vouloir tirer contre le peuple[ [189]. Voilà le Parlement de Francfort qui recourt aux moyens les plus révolutionnaires pour forcer les souverains à se soumettre à ses lois[ [190]. Il exige que les gouvernements ne dissolvent pas leurs Chambres sans la permission du prétendu gouvernement central. Ce bel arrêté est arrivé à Hanovre et à Berlin six heures après les dissolutions officiellement annoncées. Le général de Pritwitz demande à quitter son commandement contre les Danois, parce qu'il ne veut pas obéir à Francfort, et ne peut pas commander à tous les petits Princes allemands, qui veulent chacun trancher du maître. Le Danemark a déjà enlevé un grand nombre de bâtiments marchands prussiens; cependant, à Copenhague, on est décidé à la paix; on la désire en Russie, en Angleterre et en Prusse, sans avoir, à Berlin, le courage de rappeler les vingt mille hommes qui se trouvent en Holstein et Schleswig. Francfort s'oppose, par tous les moyens, à la paix, afin de dégarnir les Princes allemands de leurs troupes, et de les laisser ainsi, sans défense, livrés aux hordes révolutionnaires. Bref, la confusion est à son comble, et je trouve l'Allemagne plus malade de beaucoup qu'il y a quatre mois. Cependant, la dissolution de la Chambre prussienne, qui était devenue urgente depuis que, du haut de la tribune, on proclamait la République rouge, fera peut-être quelque bien[ [191]. Il est surtout très nécessaire que l'Autriche termine en Hongrie. C'est là que notre sort se décidera. La Russie est entrée en Transylvanie avec cent vingt mille hommes. A Olmütz, on trouve ce chiffre un peu élevé, mais l'Empereur Nicolas a déclaré qu'il ne voulait plus d'un second échec comme celui d'Hermannstadt[ [192], et qu'il s'abstiendrait tout à fait, ou bien qu'il fallait trouver bon qu'il parût avec des forces imposantes. Il sent, d'ailleurs, qu'il combat ses ennemis personnels, les Polonais, sur le terrain hongrois. On dit qu'il y a vingt mille Polonais sous les drapeaux de Bem et de Kossuth.