Sagan, 10 mai 1849.—Les orages éclatent de toutes parts. L'Allemagne est en feu sur tous les points. On s'est battu à Dresde; on s'est battu à Breslau[ [193]. Les Russes se sont servis des chemins de fer prussiens pour envahir la Moravie. On les reçoit bien, car tout ce qui tendra à étouffer et à terminer la lutte hongroise sera un bienfait, non seulement pour l'Autriche, mais pour l'Europe entière, car les échos hongrois encouragent les méchants et fomentent l'insurrection partout.

Sagan, 17 mai 1849.—C'est aujourd'hui une date solennelle, que je célèbre chaque fois avec une douloureuse émotion au fond de mon cœur[ [194]. Plus les années me rapprochent de la réunion suprême, et plus je sens tout ce que cette journée, il y a onze ans, a eu de grave et de décisif. Puisse Dieu bénir chacun de ceux qui y ont pris une part chrétienne; je le lui demande, du fond de mes misères, avec une ferveur qui atténuera, je l'espère, leur peu de valeur!

Sagan, 25 mai 1849.—Un des vrais malheurs du gouvernement prussien, c'est d'avoir à Londres Bunsen, qui y joue un rôle inconcevable; Radowitz, avec des intentions plus pures, mais des idées fausses, complique aussi, à Berlin même, la situation, et empêche qu'on ne tranche aussi nettement qu'il le faudrait certaines questions. Le Roi de Prusse a envoyé le général de Rauch à Varsovie, près de l'Empereur Nicolas, pour tâcher de calmer ce souverain, qui est outré que les Prussiens soient entrés en Jutland, malgré la parole donnée[ [195].

Sagan, 31 mai 1849.—Des négociations ouvertes à Berlin[ [196], je puis dire, de bonne source, ce qui suit. Il y a quatre jours qu'un protocole a été signé à Berlin, entre la Prusse, la Saxe et le Hanovre. Il relate: 1o tout ce qui s'est fait pour accorder à l'Allemagne une Constitution raisonnable et efficace; 2o que le Hanovre et la Saxe, dans leur désir de maintenir l'ordre dans leurs États, reconnaissent et acceptent la direction militaire de la Prusse pour les mesures qui pourraient devenir nécessaires, dans le but de maintenir la tranquillité de leurs États. M. de Beust a néanmoins fait les réserves suivantes, au nom du Gouvernement saxon: 1o que la Saxe ne prétend pas par cet arrangement porter atteinte aux droits de l'Autriche, comme membre de la Confédération germanique; 2o que si les grands États du Sud de l'Allemagne ne veulent pas adhérer à la Constitution, jointe au protocole, la Saxe aura le droit de s'en détacher; 3o que cette Constitution recevra la sanction des Chambres saxonnes. Le Hanovre a remis une note contenant identiquement les mêmes réserves. La nouvelle Constitution va paraître incessamment dans une note circulaire adressée par la Prusse à tous les gouvernements de l'Allemagne, et les invitant à s'y rattacher. Le Ministre de Bavière, M. de Lerchenfeld, a aussi signé le protocole, mais uniquement comme un des témoins des Conférences et dans l'espérance que son Gouvernement adhérera d'une façon ou d'une autre à cet arrangement. M. de Prokesch n'a assisté qu'à la première Conférence, Radowitz y ayant déclaré, dès l'abord, qu'il n'avait pas à traiter avec les Gouvernements qui ne reconnaîtraient pas, comme base des négociations, la direction générale accordée à la Prusse. La conduite hautaine de Radowitz est incontestablement la cause de cette déplorable désunion parmi les têtes couronnées, à une époque où il serait si nécessaire de les voir indissolublement unies. Avec un peu d'adresse, et en ne mettant pas en avant, pour début, la question de suprématie, il aurait rendu à son Roi, à sa Patrie, un grand service, car alors les autres États auraient unanimement demandé à la Prusse de prendre cette direction en mains, au lieu que maintenant, ils veulent voir dans les prétentions dictatoriales des vues plus ambitieuses qu'elles ne sont en réalité, et de là naissent des jalousies inquiètes, qui étouffent la voix de la raison et des vraies nécessités. Malgré la présence d'un nouvel envoyé danois à Berlin, on est fort éloigné encore, même d'un armistice. Les dernières concessions danoises, appuyées par lord Palmerston, ont été repoussées avec hauteur par la Prusse, qui en réclame d'inadmissibles, disant que celles-ci seules peuvent satisfaire l'honneur engagé.

Sagan, 12 juin 1849.—Le choléra a repris partout dans cette partie de l'Allemagne; à Breslau, à Berlin, à Halle, il décime les populations; bref, c'est une horreur que l'état du genre humain. On m'écrit que lord Palmerston a déclaré à Bunsen que, las des exigences prussiennes, qui augmentent en raison des concessions danoises, il allait changer son rôle de médiateur en celui d'allié actif, conjointement avec la Russie, pour protéger le Danemark. Bunsen, en rendant compte de cette conversation à sa Cour, ajoute que cette menace n'a rien de sérieux, en quoi il se trompe, et trompe sa Cour.

Sagan, 9 juillet 1849.—J'ai eu la visite du baron de Meyendorff, Ministre de Russie à Berlin, se rendant par Varsovie à Gastein, ce qui n'est pas le plus court. Il était assez sombre dans ses prévisions, et encore plus sur le Nord que sur le Midi de l'Allemagne; je m'explique: plus soucieux des destinées prussiennes que de celles de l'Autriche.

Sagan, 3 septembre 1849.—Le général comte Haugwitz s'est arrêté ici quelques jours. Il venait de Vienne où on attendait Radetzky. Le jeune Empereur, pour recevoir le vieil Ajax, avait retardé son départ pour Varsovie, où il se rend pour remercier son puissant allié. Celui-ci se conduit de la manière la plus noble et la plus loyale envers son jeune ami et pupille; c'est ainsi qu'il considère l'Empereur François-Joseph. Paskéwitch a demandé la grâce de Georgei, qui lui a été accordée immédiatement[ [197]. L'Autriche désire que pour le moment quelques régiments russes se prolongent encore en Galicie.

Hanovre, 5 novembre 1849.—Ma matinée d'hier s'est passée à faire des visites à plusieurs dames de la ville que je connais, et à faire ma cour à la Princesse Royale, qui est douce, bienveillante, et chez laquelle j'ai vu ses deux enfants; le troisième est en train de se produire, on attend ce mois-ci son entrée dans le monde. La Princesse Royale m'a montré plusieurs portraits de famille fort intéressants; les deux qui m'ont frappée davantage sont celui de l'Électrice Sophie, protectrice de Leibnitz et souche de la maison Royale d'Angleterre; elle devait être bien jolie, avec ce beau type un peu allongé, mais si noble, des Stuarts; le second est un charmant portrait de la sœur de la Princesse Royale, la Grande-Duchesse de Russie, femme du Grand-Duc Constantin: c'est une figure spirituelle, animée, piquante. On dit qu'elle justifie cette expression, ce qui la rend bien plus propre à la Cour de Pétersbourg qu'elle ne l'eût été ici, où sa sœur aînée semble créée et faite exprès pour sa touchante mission[ [198]. Il y avait grand dîner chez le Roi; j'étais assise entre lui et le Prince Royal. Je n'ai jamais vu un aveugle manger plus adroitement, et sans autre secours que celui de son instinct et de l'habitude. A neuf heures, je suis retournée au thé du Roi, pris dans l'intimité, entre lui et ce qu'on appelle ici la Comtesse Royale (Mme de Grote), puis mon beau-frère, et le général Walmoden. Le Roi vit d'huîtres et de glaces, singulier régime qui réussit merveilleusement à ses quatre-vingts ans. Pendant que nous étions chez lui, est arrivée une dépêche de Vienne, qu'il a fait lire tout haut par la Comtesse[ [199]. Il y était dit que l'Autriche avait fait passer une note des plus graves à la Prusse contre la convocation de la Diète dite de l'Empire, et qu'en même temps, le mouvement de l'armée vers la frontière de Bohême et de Silésie augmentait. On dit que les corps d'armée qui s'y sont concentrés s'élèvent à soixante mille hommes. Le prince Schwarzenberg a répondu aux questions du comte Bernstorff, ministre de Prusse à Vienne, à ce sujet, que la convocation d'une Diète à Erfurt remuant et réveillant l'agitation démocratique, et menaçant par conséquent le royaume et les duchés de Saxe, ces troupes étaient destinées à leur protection et défense éventuelles.

L'Archiduc Jean croyait à un rendez-vous intime et sans pompe avec le Roi Léopold[ [200]; au lieu de cela, celui-ci l'a reçu avec une grande solennité. Mme de Brandhofen et le petit comte de Méran n'entrant pas dans le cérémonial, on leur a, tout à coup, fait faire incognito une tournée de chemin de fer en Belgique. Arrivés à Bruxelles, ils ont fait une entrée inattendue dans le salon Metternich, ce qui était d'autant plus étrange que les relations entre le prince Metternich et l'Archiduc Jean avaient été, de tout temps, froides et malveillantes. La politesse de Metternich a tout simplifié.

Eisnach, 7 novembre 1849.—J'ai quitté Hanovre hier matin et suis arrivée ici l'après-midi. J'ai tout de suite fait savoir mon arrivée à Mme Alfred de Chabannes, qui est venue aussitôt à mon auberge. Nous sommes restées longtemps à causer sur la petite Cour émigrée dont elle fait momentanément partie; je dis émigrée, quoique Mme la Duchesse d'Orléans permette le moins possible l'inconvénient, qui s'attache à cette position, de se développer. Il est cependant impossible de les écarter tous; ils naissent, pour ainsi dire, de la force des choses. C'est ainsi que les divers partis se représentent et se personnifient dans son entourage. Il y a des fusionnistes, il y a des séparatistes; elle-même n'est ni l'une ni l'autre absolument; elle n'aime pas que l'on dise que c'est elle qui s'oppose à la fusion, mais elle ne veut pas faire les premières ouvertures, et elle n'a même pas permis jusqu'à présent qu'on dise, hautement, qu'elle n'y serait pas opposée. Elle craint aussi, par la fusion, de dégoûter ses adhérents en France, qu'elle croit, ce me semble, plus nombreux qu'ils ne sont, quoiqu'elle s'aperçoive que des personnes sur lesquelles elle comptait lui manquent chaque jour; les noms qui semblent peser, en ce sens, le plus péniblement sur son cœur, sont ceux de Molé et de Thiers. J'ai vu Mme la Duchesse d'Orléans seule, pendant une demi-heure, avant le dîner; le Duc et la Duchesse de Nemours nous ont interrompues. J'ai trouvé la Duchesse d'Orléans, extérieurement, telle que je l'avais laissée, peut-être les traits un peu grossis; la disposition d'âme plus abattue, toujours la même douceur, même dignité, un peu moins d'énergie, assez prête à se sentir ployer sous les mécomptes provenant moins des choses que des personnes, humiliée de l'état de dégradation dans lequel est tombée la France, fort sage sur l'état de l'Allemagne, mettant le soi-disant pouvoir central et les parodies impériales à leur place. Les Nemours, fort Autrichiens dans leur politique, s'exprimaient aigrement sur lord Palmerston, fusionnistes au fond, revenant de Vienne, retournant à Claremont. Elle est fraîche et belle, et se risque à avoir son opinion, qui est positive. Lui, engraissé, prenant beaucoup de la ressemblance du Roi, surtout dans la façon de parler, ayant trouvé enfin le courage de s'exprimer; le faisant avec bon sens, mais manquant de grâce, comme par le passé. Les lettres publiées de ses frères n'ont eu, en aucune façon, son approbation; il redoute beaucoup qu'on adopte la loi qui rappellerait sa famille en France, de peur de voir ses frères y courir[ [201]. Tout cela est fort bon, mais, je le répète, un certain élan manque; il ne comptera jamais, et n'agira guère; c'est une honorable négation. Le Comte de Paris est fort grandi, élancé, assez joli, ayant perdu de sa timidité, mais avec un son de voix souvent glapissant et désagréable; le Duc de Chartres singulièrement fortifié et turbulent; les trois enfants Nemours sont assez gentils. Après le dîner, commencé vers sept heures, on est resté en conversation jusque vers onze heures. Boismilon est fort séparatiste; il y avait là aussi Ary Scheffer, qui me paraît être dans les zélés. M. de Talleyrand redoutait cette disposition.