C'est aujourd'hui un anniversaire qui pourrait bien ne pas passer inaperçu à Berlin: 18 mars! Il y a quatorze ans qu'il s'est livré une bataille, qui, gagnée, a été reperdue pour le présent et pour l'avenir; le tout en douze heures de temps. Je m'inquiète des manifestations qui pourraient avoir lieu le 22, au jour de naissance du Roi. L'année dernière, à cette date, Berlin était des plus unheimlich[ [363] et il ne faisait pas bon d'y circuler avec des livrées et des armoiries. Et depuis lors, on a été également faible et imprudent. Les Ministres laissent tout aller à la dérive, et le Roi improvise un peu trop, il me semble! Je voudrais espérer que tout s'apaisera et rentrera dans le calme; mais nous sommes tous sous le réseau des sociétés secrètes; elles sont bien actives et on en trouve la trace à chaque pas.

On me mande de Berlin que la crise ministérielle préoccupe tous les esprits; il paraît que le changement ne sera pas partiel; on ignore encore quelle est la partie qui s'en ira. M. de Bernstorff doit avoir dit que, depuis qu'il est au Ministère, il n'a éprouvé qu'amertume et ingratitude, et qu'entre son poste de Londres et celui de Berlin, il y a toute la distance du ciel à l'enfer[ [364].

Sagan, 19 mars 1862.—Le journal d'hier m'apporte la composition du nouveau Ministère prussien qui aura, du moins, le mérite de l'homogénéité. Dieu veuille que ce ne soit pas le seul.

De Vienne, on m'écrit de tristes nouvelles. Le général Schlic est mort, le prince Windisch-Graetz a été administré, le comte Walmoden expirant et le pauvre Zedlitz aussi. Toute une génération du bon temps disparue.

Sagan, 20 mars 1862.—Ma cousine de Chabannes m'écrit, de Claremont, que la Reine Marie-Amélie se porte parfaitement bien, mais qu'elle est inquiète du Roi des Belges, qui se fait faire des opérations successives de la pierre, qui l'éprouvent et l'épuisent. Le duc de Brabant, en passant dernièrement par Claremont, y a fait la plus triste impression; il est fort menacé de la poitrine. La princesse de Joinville souffre beaucoup du foie.

Sagan, 24 mars 1862.—J'ai eu hier la visite de mon voisin silésien, le comte de Rittberg, arrivant de Berlin. Voici le résumé de ses dires. Il n'a pas accepté, lui, le Ministère qui lui a été proposé, parce qu'il se sent fatigué corporellement, que sa femme est inquiète de lui et qu'elle a insisté pour qu'il refusât. Je crois que ce qu'il souhaiterait serait de remplacer le prince de Hohenlohe à la présidence de la Chambre des seigneurs. Il dit du bien des nouveaux Ministres qu'il connaît; il les dit très honnêtes, sincèrement dévoués au Roi, n'appartenant pas au parti de la Croix, comme le parti démocratique se plaît à les représenter. Il les dit capables, chacun dans sa spécialité; il craint seulement que le talent parlementaire leur fasse défaut. Il ajoute que si le Roi avait fait, il y a six mois, ce qu'il vient de faire maintenant, il y aurait d'assez bonnes élections, tandis qu'aux mauvaises élections de décembre dernier, nous en verrons succéder, très probablement, de détestables au mois de mai. Il regrette qu'on se soit tant hâté de dissoudre la Chambre; il en accuse les Ministres sortants, qui, ayant jugé qu'ils seraient battus sur toutes les questions, ne s'étaient pas souciés d'en avoir la honte; que d'ailleurs, la désunion dans le Cabinet rendait tout impossible. Il est surtout fort irrité contre le comte Schwerin et M. d'Auerswald; il voit dans l'esprit borné et doctrinaire du premier, dans les expédients souvent peu loyaux dont le second leurrait le Roi, les deux principales causes des grandes difficultés du moment. Il désire vivement qu'Auerswald ne reste pas à Berlin, car il craint ses intrigues à la sourdine.

J'ai eu hier une lettre de Paris: «On va nous retirer les petites libertés qui nous ont été données le 24 novembre. La discussion des Chambres prouve que le Gouvernement ne peut supporter le contrôle et les observations motivées. Le discours du député de Rouen a produit un effet immense; on a bien sapé M. de Persigny; il n'en reste pas moins[ [365]. Il coûte cher à l'Empereur; il a quinze cent mille francs de dettes. Dernièrement, l'Empereur lui reprochait d'être resté trois jours sans paraître à l'hôtel de son ministère. «Auriez-vous préféré, a-t-il répondu, que je fusse arrêté? J'avais signé un billet de trois cent mille francs et je serais à Sainte-Pélagie si je ne m'étais pas caché.» L'Empereur fit chercher la somme et la lui remit.

La première et la dernière lettre adressées par la duchesse de Dino et de Talleyrand à sa petite fille, la princesse Radziwill, née Castellane.