1862
Sagan, 11 mars 1862.—J'ai lu hier les journaux, et pour ne pas tomber de plein saut dans l'ignorance des choses de ce monde, j'y ai mis plus d'attention que de coutume. Je ne réponds cependant pas d'y avoir plongé très intelligemment; aussi n'y ai-je été frappée que de la liberté de langage de MM. de Pierres, Picard et Jules Favre; ils n'ont épargné aucune critique sur le gouvernement intérieur de la France et ses fallacieuses promesses. Cela rappelait le temps passé, et sans changer actuellement les votes, cela ne peut manquer de déplaire beaucoup et de gêner pas mal en haut lieu, disons mieux: en très bas lieu.
Sagan, 12 mars 1862.—On m'écrit ce qui suit de Paris: «Les discussions dans les deux Chambres ont été chaudes. Pour Palikao, l'affaire a été désagréable. L'Empereur aura pu juger ce que c'est que l'opinion publique. En retirant la proposition, il a bien fait, mais en demandant une somme pour récompenser les grands services, il a fait une faute énorme[ [360]. Le général Fleury est le coupable de toute cette affaire. C'est lui qui a inventé le général Montauban; puis il a poussé à ce qu'on lui donnât un titre et une dotation.»
Voilà donc la Chambre prussienne dissoute; j'ai bien peur que les mêmes Ministres, incapables d'agir sur l'opinion publique, n'obtiennent une Chambre pire que celle qu'on renvoie[ [361]. Le monde est au moins aussi malade que moi.
Sagan, 14 mars 1862.—M. Guizot m'écrit de Paris: «Il y a un peu de réveil dans les esprits; mais dans tout cela la médiocrité des hommes égale la gravité des situations; agresseurs ou défenseurs, conspirateurs ou fonctionnaires, tous paraissent petits ou ternes, quelque grandes que soient les choses auxquelles ils touchent. Les Anglais qui sont à Paris disent tous que les tories reprennent de l'ascendant, qu'ils pourraient, s'ils voulaient, dès aujourd'hui renverser le Cabinet, mais qu'il y a dissentiment à ce sujet entre lord Derby et son fils, lord Stanley, le fils étant plus pressé que le père.
Nous sommes un peu inquiets de ce qui se passe en Prusse. Les pessimistes disent qu'elle est, au fond, plus malade que l'Autriche; j'espère qu'elles ne le sont définitivement ni l'une ni l'autre; je craindrais bien plus la révolution en Allemagne qu'en Italie.»
Un ami de M. de Falloux m'écrit aussi: «En quittant Paris, M. de Falloux s'est rendu en Bretagne pour des affaires de famille toutes personnelles. En arrivant à Rennes, il a trouvé au débarcadère deux amis de l'Archevêque pour excuser le prélat de ne pouvoir le recevoir, à cause de dépêches télégraphiques, parties du ministère, pour lui ôter la liberté de voir M. de Falloux, qu'on signale voyageant en Bretagne dans un but politique. Le pauvre prélat était, disaient ses amis, honteux et désolé, mais trop faible pour ne pas fléchir. Si un fait pareil était porté à la tribune comme spécimen de la liberté dont nous jouissons, les Ministres sans portefeuille auraient beau jeu pour nier audacieusement; car c'est là tout leur savoir-faire! Opprimer en criant: Vivent les principes de 1789!
«L'Archevêque de Tours vient de traverser Paris en revenant de Rome; il m'a rapporté une bonne impression. Tous les cardinaux, ainsi que le Saint-Père, lui ont paru très fermes, très résolus, mais sans illusions sur l'issue finale qu'une politique hypocrite leur prépare.»
Sagan, 18 mars 1861.—Voici un petit extrait d'une de mes lettres d'hier: «L'Archevêque de Tours est revenu rapportant d'excellentes impressions de Rome et du Sacré-Collège, qui l'ont accueilli avec une distinction toute particulière. Plus de vingt Cardinaux sont allés le visiter et tous ont annoncé fermeté et résolution dans les épreuves que chacun entrevoit comme très prochaines. Le Saint-Père est préparé à tout et ne songe qu'à sauver l'honneur. L'Archevêque et son compagnon de voyage ont refusé les invitations à dîner du duc de Gramont et du général de Goyon. Dès l'arrivée des prélats à Paris, revenant de Rome, ils ont eu la visite d'un employé supérieur du ministère des Cultes, pour leur reprocher, officiellement, l'inconvenance de ce refus, ajoutant que la seule chose à faire, pour la réparer, était d'aller faire leur cour aux Tuileries et une visite au Ministre. «Ni l'un ni l'autre, a répondu le pieux prélat de Tours.»—«Mais prenez-y garde, a-t-on répliqué, une telle attitude indisposera le Gouvernement contre vous, et l'œuvre de saint Martin en souffrira.»—«A Dieu ne plaise, a repris l'Archevêque, que je sacrifie jamais saint Pierre à saint Martin; ce dernier ne me le pardonnerait pas[ [362].»
Si, dès le début, le haut clergé de France avait en une attitude aussi nette et aussi digne, bien des disgrâces eussent été épargnées, et à l'Église, et à l'honneur de la France.