«Un silence, un ordre respectueux et un élan vibrant lorsque le moment d'une démonstration est venu. Le Roi a très bien parlé dans les diverses occasions, simplement, mais appuyant fortement sur le principe monarchique, qu'il était appelé à conserver intact à sa dynastie. Entre les allocutions qui lui ont été adressées, celle du Cardinal archevêque de Cologne[ [356], qui a parlé au nom de notre clergé, a été généralement reconnue comme la plus remarquable; elle était apostolique, marquée par la grâce du Saint-Esprit; ce qu'il a dit des affaires de ce monde était vrai, noble, en un mot chrétien. Le tout s'est passé sans la moindre dissonance. La partie libérale du Ministère a dû pâtir des paroles du Roi; elles ne cadraient pas avec leurs principes; les plus conservatifs n'auraient pas pu les désirer autres. Les Ministres ont dissimulé les couleuvres qu'ils ont été obligés d'avaler; nous verrons s'ils se rattraperont.»

Sagan, 26 octobre 1861.—Voici des extraits de diverses lettres de Berlin: «L'entrée à Berlin, quoique favorisée par un temps magnifique, une foule empressée et démonstrative, a été loin de m'impressionner autant que Kœnigsberg. A Berlin, les couleurs allemandes dominaient, à Kœnigsberg les couleurs prussiennes excluaient presque les autres. A Berlin, un bon tiers des ouvriers avait arboré une médaille en carton, portant la lettre V. der Handwerken Verein, espèce de société comme celle de la Marianne, en France, tolérée tacitement par le ministre de l'Intérieur, comte de Schwerin, et qui compte à Berlin vingt mille adhérents, menés par des démocrates rouges. Une des vraies raisons de l'opposition contre le président de la police Zedlitz vient de la guerre qu'il voulait faire à cette dangereuse association.

«Un doux contraste à ces dissonances étaient des tribunes, placées à cinq cents pas les unes des autres, remplies de jeunes filles vêtues en mousseline blanche et couronnées de fleurs; leur air pur, enjoué et innocent, faisait du bien à voir. La Cour et ce qui y tenait faisait très bon effet; les équipages étaient très beaux; le Roi, entouré des Princes de sa Maison, précédé par les généraux de son armée, avait grande mine; la Reine et la Princesse Royale, dans une voiture dorée et à glaces, étaient rayonnantes d'affabilité.»

Autre lettre: «Au grand concert gala, il y avait trop de foule, et pas même une glace ou un verre d'orgeat; mais des toilettes magnifiques. La Reine est superbe; elle est enfin couverte des diamants de la couronne, et portant admirablement, à toutes les fêtes, le grand diadème; mais elle est bien fatiguée, ses traits s'en ressentent. La maréchale de Mac-Mahon est élégante, mais pas richement vêtue; des toilettes de Longchamps, mais non pas de Cour. Elle n'a pas l'air distingué.

«L'Infante de Portugal, princesse de Hohenzollern, ressemble à la duchesse de Nemours; elle est bien belle, elle a l'air d'avoir plus de seize ans; son mari est plus petit qu'elle. La princesse Putbus avait imaginé de profaner ses jolis cheveux blonds en les poudrant d'une poudre d'or, qui retombait en pluie jaune sur son front et son cou. Elle avait piqué dans ses cheveux une plume si hardie, si droite, si menaçante que, voyant l'étonnement qu'elle causait, elle a voulu faire disparaître cette fatale plume; mais elle était si bien ajustée qu'elle n'a pu venir à bout de l'arracher; alors, elle s'est adressée à Antoine Radziwill en le priant de couper cette plume maudite avec son sabre: ce qui fut dit, fut fait.»

Autre lettre: «Ce matin a eu lieu la consécration de l'église catholique de Saint-Michel[ [357]. Le Roi et la Reine devaient s'y rendre; mais au dernier moment, les protestants ont tellement tourmenté le Roi, qu'il a fait dire par le Prince Royal au Prince-Évêque de Breslau, qu'il était enrhumé et ne pouvait aller à l'église. Le soir, il était au bal!

On dit que la cérémonie a été très imposante, le curé a fait un beau discours et le Prince-Évêque, au Te Deum, a prononcé un discours sublime. Tout le Corps diplomatique catholique s'y trouvait. Le Prince-Évêque était revêtu d'un magnifique ornement: cadeau que la nouvelle église a reçu du Saint-Père.»

Sagan, 2 novembre 1861.—Le Roi et la Reine viennent décidément chez moi dans quelques jours[ [358]. La Grande-Duchesse de Bade aura été bien satisfaite du couronnement qui a été, en effet, une belle décoration; je ne puis m'empêcher d'y voir le chant du cygne des monarchies[ [359]. Dieu veuille que je n'aie pas le sens commun et que je ne voie si noir qu'à cause de ma lunette de malade!

Ici nouvelle interruption de la correspondance qui ne reprit qu'au mois de mars 1862, M. de Bacourt s'étant rendu à Sagan, où il passa tout l'hiver auprès de la malade.