«La grande voiture dans laquelle la Reine fera son entrée est très belle dans son antiquité; on vient de la redorer à neuf. L'intérieur est doublé de satin blanc tout brodé d'aigles d'or; les harnais sont en cuir vert avec des dessins rouge et or. Ils seront mis sur huit beaux chevaux noirs. Le manteau de couronnement de la Reine est de toute magnificence, en velours rouge, tout doublé d'hermine et brodé d'aigles d'or.»

Sagan, 14 octobre 1861.—Voici la copie d'une lettre écrite par une personne toute napoléonienne, qui contient un récit de la visite du Roi de Prusse à Compiègne: c'est l'impression française:

«Paris, 10 octobre 1861.—Comme j'en avais le sentiment, tout a parfaitement réussi à Compiègne, et les choses se sont passées comme vous aviez toujours prévu qu'elles se passeraient, si le Roi de Prusse venait en France. Il n'a pas caché son impression, qui a été franchement favorable. Ce qu'il y a d'amusant, c'est que le bon général de Manteuffel l'a très décidément partagée. Il est impossible de voir une réussite plus complète; cela me revient de tous les côtés. Le premier soir, il y avait un peu de gêne et de froideur dans le salon. Tout le monde se tenait à l'écart: l'Empereur, l'Impératrice, le Roi assis loin de tout le monde.

«Le maintien de l'Impératrice a été parfait et sans un moment d'oubli pendant tout le séjour du Roi. Le lendemain, chasse à tir où le Roi s'est amusé, et superbe promenade dans la forêt terminée par Pierrefonds, où on a goûté. Le théâtre français, un peu long, car il faisait affreusement chaud. Le lendemain, petite revue improvisée sur la pelouse, devant le château. L'Impératrice est venue rejoindre à pied, jolie comme on ne l'avait pas vue depuis longtemps. Le Roi de Prusse l'a abordée en lui baisant la main de si bon air, et elle a répondu à la politesse en s'inclinant d'une manière si noble et si digne, que cela a ravi les troupes qui ont tout de suite pris le Roi en amitié. On ne parlait que de cela dans les cafés de Compiègne. Notre Impératrice a repris cette belle politesse espagnole qu'elle sait si bien trouver quand elle veut.

«Dans cette réception, il n'y a rien eu de trop comme empressement, ni de trop peu. La suite allemande a été charmée de la dignité générale de l'attitude, chacun a bien joué son rôle; et, comme des deux côtés on s'apercevait de la bonne impression qu'on se faisait réciproquement, cela allait toujours mieux. Les grâces de cordon, ordres..., etc... ont été faites de la manière la plus aimable par le Roi à Edgar Ney, à qui il donnait plus qu'il ne pouvait prétendre (pour réparer ce qui s'était passé à Bade), il lui dit: Je vous la donne avec plaisir, parce que je sais que vous êtes l'ami de l'Empereur! En allant dans les rangs de la troupe, le Roi a dit qu'il ne reconnaissait plus la cavalerie française; qu'autrefois, les hommes avaient la jambe roulante et qu'à présent, ils sont admirablement à cheval et ont des chevaux superbes.

«Le Roi a trouvé le petit Prince Impérial très gentil; il a aussi admiré fort le joli visage de Mme de Galliffet. Quant à l'Impératrice, elle n'a pas manqué son effet habituel; il la trouve délicieuse. Pour moi, qui aime profondément l'Empereur et l'Impératrice, je suis enchantée de la manière dont tout cela a tourné et du genre sérieux de cette réussite, qui a été plus loin qu'on ne pouvait l'espérer.»

Sagan, 19 octobre 1861.—Il m'est revenu quelques particularités allemandes sur l'entrevue de Compiègne que j'ai motif de croire exactes. Les deux souverains ont eu deux entretiens; un petit à la chasse, un plus long dans l'appartement du Roi, où l'Empereur est allé le chercher, tout à la fois, avec empressement et réserve. Il n'a pas parlé du tout des affaires d'Allemagne. Sur l'Italie, il a trouvé naturel, et même bon, que le Roi n'ait pas reconnu le nouveau royaume, dont l'avenir est fort douteux et sur lequel il a fait lui-même des réserves. Il a très bien parlé de la légitimité, principe excellent dont les revers sont des échecs pour tous les gouvernements. En tout, langage très conservateur. La tentative délicate a porté sur l'Angleterre. Il s'est montré à la fois très ami de l'alliance anglaise et très préoccupé de ses difficultés, de ses exigences. Il a fort approuvé la Prusse de devenir une puissance maritime; c'est bon pour elle, pour la France, pour l'Europe; mais l'Angleterre le souffrira-t-elle? Il avait bien envie de savoir jusqu'où allait l'intimité entre Berlin et Londres, et envie aussi de l'intimité entre Berlin et Paris, et que cette intimité-ci fût indépendante de l'autre. Le Roi dit avoir été réservé, négatif par son silence. On dit aussi qu'à propos du traité de commerce, qui se négocie entre la France et le Zollverein, l'Empereur ayant témoigné le désir d'une réduction des droits allemands sur les vins et les soieries de France, le Roi a répondu: «Mais ce sont aussi des productions des provinces rhénanes, et j'ai à cœur de ne pas les mécontenter.»

Sagan, 21 octobre 1861.—Voici l'extrait d'une lettre que m'a écrite de Kœnigsberg un personnage important du parti catholique conservateur et monarchique. L'Aigle noir, donné à la Reine, est quelque chose de tout nouveau, et par conséquent de tout à fait exceptionnel, qui doit lui avoir fait plaisir:

«Kœnigsberg, 19 octobre 1861.—La fête d'hier s'est passée aussi bien que nous pouvions le désirer. Son effet, son ordonnance, la manière dont elle a été exécutée, ont surpassé mon attente. Il n'était pas facile d'organiser un acte pareil, auquel il manquait et traditions et précédents. Le tout a été digne de son caractère symbolique, comme un acte d'invocation à la protection de Dieu, et comme un acte politique et monarchique. Il ne manquait que l'onction, que les bénédictions, que l'Église à laquelle nous appartenons y aurait apportées. Sans cela tout a été digne et convenable. Le Roi et la Reine ont eu belle et noble tenue, s'inclinant humblement devant le Tout-Puissant, duquel ils ont pris en fief leur couronne, et se relevant avec dignité en le proclamant à leurs peuples.

«Le plus beau temps a favorisé la cérémonie; la tenue du public n'a rien laissé à désirer et a fait la meilleure impression aux étrangers. Lord Clarendon m'a dit qu'il en avait été frappé.