Les nouvelles de Russie ne sont guère bonnes, la révolte des paysans y continue; il paraîtrait aussi qu'à Saint-Pétersbourg le bonapartisme est moins de mode; mais ce qui paraît assez certain, c'est l'entrevue du Roi de Prusse avec l'Empereur Napoléon au camp de Châlons[ [350].

Téplitz, 17 juillet 1861.—L'attentat contre le Roi de Prusse à Bade m'a bouleversée[ [351]; je l'ai su, le 14 au soir assez tard, par le Prince Adalbert de Prusse, ici mon voisin. L'émotion a été chaude, car il y a force Prussiens céans. Les églises retentissaient hier d'un Te Deum.

On me mande confidentiellement de Berlin que M. de Bernstorff remplace M. de Schleinitz comme ministre des Affaires étrangères, et que celui-ci devient ministre de la Maison du Roi. Le prince de Hohenzollern aurait demandé ce changement comme condition pour rester chef du Cabinet, et Bernstorff aurait fait la condition de n'avoir de chef que le prince de Hohenzollern, ne voulant en aucune façon d'Auerswald comme intermédiaire entre le Roi et lui.

Téplitz, 21 juillet 1861.—L'autre jour, M. Dupin parlant du mandement de Mgr Pie, évêque de Poitiers, a dit: «Mgr de Poitiers se trompe; il a grandement tort de comparer l'Empereur à Pilate. Pilate s'est lavé les mains, et l'Empereur se les frotte[ [352]

Sagan, 30 septembre 1861.—Je me sens dans le plus déplorable état de santé. Mes souffrances n'ont pas cessé depuis mon retour ici; elles augmentent chaque jour et ma patience est bien éprouvée.

Voici ce qu'on m'écrit de Paris: «On dit le Pape de nouveau malade, assez malade pour qu'on s'occupe beaucoup de l'avenir après lui. On se promet, s'il meurt, un grand mouvement populaire dans Rome, une explosion de suffrage universel, un plébiscite qui demanderait l'abolition formelle du pouvoir temporel. Il y a des gens qui se flattent que cet élan révolutionnaire dominerait assez les Cardinaux pour déterminer l'élection d'un Pape qui abdiquerait le trône en y montant. Les mieux informés disent que la très grande majorité des Cardinaux tiendrait bon et irait tenir le conclave ailleurs, s'ils ne pouvaient élire le Pape à Rome avec liberté.»

On me dit que le Cabinet anglais a grande envie de reconnaître sans délai les États désunis d'Amérique et qu'il travaille à faire prendre au Gouvernement français la même résolution. Ce serait une bien prompte et bien docile abdication de la politique française que de consentir si vite à proclamer la chute de la seule puissance qui inquiète et gêne sur mer la domination de l'Angleterre. Du reste, les correspondances américaines donnent lieu de croire que les États du Nord sont passionnément résolus à soutenir la lutte, en se flattant qu'elle se terminera par leur victoire. Quoi qu'il arrive, ce château de cartes républicain est bien près de tomber, et le vainqueur, quel qu'il soit, changera profondément ce gouvernement incapable de supporter toute forte épreuve[ [353].

Sagan, 4 octobre 1861.—Je suis charmée d'apprendre que les Gazettes se sont trompées en annonçant que le Roi de Prusse emmènerait des ministres à Compiègne. Le contraire est bien plus prudent et convenable. Je ne doute pas de la présence de l'Impératrice Eugénie et de quelques jolies dames. D'après ce qui me revient, les efforts du Roi pour rassurer les Cabinets allemands sur cette visite en France n'ont pas toute l'efficacité désirable. La méfiance est extrême. Certes, elle est injuste en regard des intentions du Roi en y allant.

Sagan, 6 octobre 1861.—Il y a de mauvais symptômes dans l'esprit démocratique, si absurdement encouragé par le Ministère prussien, qui est incapable, terriblement court et borné dans ses vues. Nous voici, ayant la Turner-Fest dans toutes les petites villes avec de fort mauvais discours, de fort mauvais drapeaux, etc... etc... Les villes s'endettent pour ces dangereuses fêtes, et quand on demande ce qui se fera pour fêter le couronnement, on répond qu'on n'a pas d'argent. La Huldigung ne convenait pas au système constitutionnel et la Krœnung ne plaît pas à l'esprit démocratique; cela leur paraît trop royal, trop aristocratique; bref, on ne satisfait plus personne. Mais que le Ministère est coupable d'avoir encouragé le Turner-Verein, le Sænger-Verein, le Schützen-Verein et surtout le National-Verein[ [354]. Il faut vouloir être aveugle pour n'en pas connaître le danger qui saute aux yeux des moins clairvoyants. C'est quand on habite la province ou la campagne qu'on discerne les ravages de ces associations.

Sagan, 10 octobre 1861.—Une lettre de Berlin que je viens de recevoir me dit ceci: «M. d'Abzac est ici, envoyé par le duc de Magenta, pour organiser sa maison; on envoie de Paris des masses d'ouvriers pour construire à la hâte toute une grande salle dons le jardin de l'ambassade de France. On envoie aussi trente-huit domestiques et dix-huit chevaux. Le Maréchal aura une suite de treize personnes. Lord Clarendon a loué tout le premier de l'hôtel Royal qu'on décore magnifiquement. Je ne sais encore rien du duc d'Ossuna, sinon qu'il est ici[ [355].