Sagan, 3 mai 1861.—Quand j'ai quitté Berlin, il y a quelques jours, rien n'était encore décidé pour les fêtes du mois de juin[ [344].

Le Roi veut aller faire prêter le serment des Etats provinciaux dans les villes de Kœnigsberg, Breslau, Cologne. Le Ministère dit que c'est une cérémonie du temps passé et qui ne va plus à la Constitution actuelle. On a de plus représenté au Roi que ce serait très onéreux pour les provinces et que ce n'est pas lorsqu'on demande de grands sacrifices pour l'armée, qu'il faut en demander encore pour des dépenses sans un but réel et important. On propose au Roi de se promener dans les provinces et d'y donner des fêtes à son compte. Mais la liste civile est extrêmement obérée.

Sagan, 8 juin 1861.—On me dit que le couronnement, même à Kœnigsberg, devient douteux; que Berlin l'est infiniment; que le prince de Hohenzollern, fort souffrant, va partir sur l'ordre des médecins pour Dusseldorf, et qu'il serait question pour lui de pays chauds pour l'hiver prochain! On me dit aussi qu'à la séance de clôture des Chambres prussiennes, le Roi a été peu et froidement applaudi; puis que les députés, qui avaient encore quelque besogne à terminer, ont été choqués d'être clos ex abrupto.

L'émotion causée à Berlin par le duel Manteuffel[ [345] et par la nomination de M. de Winter, faisant déjà les fonctions de chef de la police, dure encore. Les succès du Cabinet (si succès il y a) sont bien minimes et payés bien cher. En tout cas, il n'a pas gagné en considération et l'opposition, je ne dis pas libérale, mais pleinement démocratique se découvre et s'affermit de plus en plus. On la rencontre à chaque pas, et c'est encore plus visible en province qu'à Berlin.

Voilà donc M. de Cavour mort! Mme de Sévigné disait à la mort de M. de Seignelay: «C'est la splendeur qui est morte.» Ne pourrait-on pas dire aujourd'hui: «C'est le succès qui est mort!» Il y a cependant des gens qui prétendent que les mécomptes et les ennuis avaient commencé pour lui. Mais aujourd'hui, sa mort ne laisse-t-elle pas le champ libre à Mazzini, à Garibaldi, et du rose n'allons-nous pas passer au rouge? La conflagration ne sera-t-elle pas précipitée d'une part, et de l'autre, l'Empereur Napoléon ne se croira-t-il pas plus dégagé envers le Piémont?

Günthersdorf, 15 juin 1861.—J'ai reçu, avant-hier, une lettre de la Reine de Prusse qui a la bonté de m'annoncer que la Huldigung[ [346] est remise décidément au 4 octobre, qu'elle se fera à Kœnigsberg, et l'entrée solennelle à Berlin, le 17. Malgré les prétextes officiels que l'on donne à ce retard, la vraie raison, c'est la divergence, entre le Roi et ses Ministres, sur la forme à observer pour cette Huldigung. On m'a écrit que le prince de Hohenzollern ne voulait rester dans sa position ministérielle qu'à de certaines conditions, mais on ne me dit pas lesquelles.

Sagan, 24 juin 1861.—Je suis, non seulement fort ébranlée, mais encore toute meurtrie et contusionnée, à la suite d'un gros accident qui m'a atteinte entre Günthersdorf et ici, et cela en rase campagne, loin de toute habitation, et, par conséquent, loin de tout secours et de tout abri. Un orage violent, un ouragan turbulent, une grêle monstrueuse (sans exagération, les grêlons étaient gros comme des billes de billard), tout cela a fondu sur nous avec furie. Les chevaux, il y en avait quatre à ma voiture, ont perdu leur pauvre cervelle; ils sont devenus comme fous, et se sont jetés dans le fossé bordant la chaussée. Sans le piqueur, qui précédait et qui n'a pas perdu la tête, nous étions perdus. Il a coupé les traits, mais déjà les roues de devant glissaient dans le fossé; il a fallu descendre pour qu'on puisse retirer et relever la voiture. Pendant que cela se faisait, et qu'on courait après les chevaux, nous, c'est-à-dire moi et mes deux femmes de chambre, nous avons été exposées aux coups frappés par les grêlons, sur la tête, sur toutes nos personnes.

Rentrées enfin dans la voiture, il nous a fallu y rester avec des vêtements ruisselants d'eau bourbeuse jusqu'ici, c'est-à-dire pendant une heure et demie. Nous n'avions rien pour changer. Les cochers, les domestiques, les chevaux, tout saignants des coups de la grêle, enflés, méconnaissables. Nous avons tous des bosses à la tête et le corps tout marbré de taches bleues et noires. Ce long séjour dans des vêtements mouillés nous a fait mal à tous[ [347].

Sagan, 27 juin 1861.—J'ai eu hier une lettre du prince de Hohenzollern, qui me semble assez sombre sur les destinées du Ministère qu'il préside.

Voilà donc la reconnaissance du Royaume d'Italie au Moniteur français avec des réserves qui garantissent le Pape, comme le traité de Zurich a garanti tous les Princes italiens[ [348]. Le répit que la France comptait s'accorder pendant quelques mois du côté de l'Orient, en sacrifiant à l'Angleterre son ancien protectorat en Turquie, va probablement faire place à de nouvelles complications par suite de la mort du Sultan[ [349].