Berlin, 6 mars 1861.—C'est aujourd'hui qu'a lieu, au grand Palais de Berlin, la cérémonie de la remise au Roi des insignes de l'ordre de la Jarretière que vient de lui envoyer la Reine d'Angleterre, par une députation à la tête de laquelle on trouve lord Breadalbane. Par miracle, il me survient un peu de curiosité; je la croyais morte et enterrée. Eh bien! pas du tout, voilà que j'ai grande envie de voir cette cérémonie qu'on dit être fort originale, surtout à une époque où les hérauts d'armes n'auront plus guère à proclamer que des déchéances de monarques et de monarchies.

Mes dernières nouvelles de ma fille Pauline[ [339] sont meilleures; elle avait subi une violente migraine dont elle se remettait; et si la Touraine n'avait pas les allures exceptionnelles du Nord, elle serait dans l'état auquel sa douce résignation l'a habituée depuis trois ou quatre années. Elle attendait, avec une grande impatience, ou plutôt avec un grand désir, l'évêque d'Orléans, la duchesse Hamilton et la princesse de Wittgenstein. Pauline ne s'impatiente plus quand elle n'a pas ce dont, cependant, elle jouit avec vivacité quand elle le possède. C'est vraiment une créature essentiellement soumise, et sereine au milieu des imperfections et des mécomptes de sa destinée.

Il est difficile de rencontrer une piété plus efficace: quand le présent ne la satisfait pas, ou l'attriste, elle entre dans l'éternité, comme une autre entre dans sa chambre pour se reposer. Elle voit plus clair au delà de ce monde que dans ce monde. Ma nature est bien moins sérieuse, plus exigeante, l'avenir est pour moi, à la fois certain et obscur. J'y crois, mais je n'y vois pas.

Ici, le Roi et la Reine sont très ébouriffés du prince Napoléon[ [340]. Je prétends que ce discours est une brochure parlante, et je regrette qu'il y ait ici des personnes pour soutenir que l'Empereur en est irrité! En tout cas, Persigny, Piétri et Billault en sont fort satisfaits. Le général de Bonin, qui est revenu de Turin et de Paris, a dit à Schleinitz, qui me l'a raconté hier au soir, qu'il avait été frappé à Paris de la fermentation des esprits, et en Italie, du mécontentement et des hostilités des villes entre elles. M. de Schleinitz a évidemment un faible pour M. de Cavour, qu'il vante à toute occasion, disant par exemple hier: «Cavour a raison d'aller son train; car enfin, il faudra bien que nous finissions par reconnaître le roi d'Italie.» Schleinitz m'a étonné aussi par son admiration, non pour les doctrines du prince Napoléon, mais pour son grand talent oratoire. Conçoit-on que des cinq cardinaux présents à ce discours, aucun n'ait quitté la séance? Il me semble qu'ils auraient dû spontanément se lever et s'en aller en disant le pourquoi.

Et le cardinal Morlot ayant trois démissions à donner (je ne parle pas de celle de l'Archevêque de Paris) et qui n'en offre aucune[ [341]!

Berlin, 10 mars 1861.—La cérémonie de la remise de la Jarretière s'est très bien passée; elle avait très bel air. Le Roi rajeuni, la Reine fort à son avantage. Le tout a fort bien réussi et a fait un peu diversion au lugubre du deuil et à la lourdeur générale de l'atmosphère de Berlin. Le Roi s'en est évidemment amusé; et depuis, je le trouve in better spirits[ [342], quoique les événements de Varsovie lui trottent dans la tête, et certes avec raison[ [343]. Les Ministres en montrent leur inquiétude et le prince de Hohenzollern ne cache pas assez l'ennui et le découragement qui s'emparent de lui.

Berlin, 23 mars 1861.—Le concert à la Cour a été hier excellent; le Palais, les toilettes et les humeurs étaient en meilleures dispositions que depuis longtemps. C'était l'anniversaire de la naissance du Roi. Il y a eu partiellement d'assez belles nominations. Les rues étaient pleines d'un peuple qui, au milieu des hurras! faisait entendre d'assez mauvais cris. Des sifflets nous accueillaient autant que des vivats. La foule était immense, à peine si on pouvait, au pas, arriver jusqu'au Palais. J'étais glacée, non par le froid, car il faisait doux, mais par ces clameurs rugissantes. On s'est bien gardé d'en faire part à Leurs Majestés, qui ont pu prendre les mugissements pour des cris d'allégresse; certes, tous n'étaient pas de mauvais cris; il y en avait d'excellents, mais bien mélangés.

Berlin, 12 avril 1861.—Voici des extraits de lettres que je viens de recevoir de Paris: «Je ne sais ce qu'on dit à Berlin des débats qui viennent de finir dans nos deux corps politiques; ici, on en est frappé, on les trouve avec raison fort importants, non pas pour le présent, mais pour l'avenir. Dans le présent, il peut y avoir dans le courant des événements, des délais, des temps d'arrêt, mais nous suivrons la même pente jusqu'au bout. Je le répète, pour l'avenir, c'est différent, car il y a, en France, trois classes d'intérêts puissants, tous trois nationaux, quoique de nature diverse et à divers degrés, et tous trois mécontents, froissés, irrités: les intérêts catholiques, les intérêts libéraux et les intérêts industriels. Eh bien, ces trois classes d'intérêts se sont rapprochées et concertées dans leurs mécontentements mutuels; et plus la situation actuelle durera et empirera, plus elles se rapprocheront, se concerteront et uniront leurs forces comme leurs causes. Il peut sortir de là, si on sait les saisir, des chances très favorables pour la bonne cause, religieuse et politique; saura-t-on les saisir?»

Autre lettre: «Ces jours derniers, la duchesse de Hamilton, sincèrement et vivement catholique et qui a longtemps vécu dans l'intimité de l'Empereur Napoléon, est allée le voir le matin, en tête à tête, et lui a parlé avec tristesse de ce qui se passe: «Que voulez-vous que je fasse? lui a-t-il dit, attristé lui-même. Il n'y a pas moyen de rétrograder, de s'arrêter! Je l'ai essayé à Villafranca, je n'ai pas réussi. Les sociétés secrètes ne le souffriraient pas et je ne puis rien contre elles; je serai renversé, j'en suis sûr, il faut donc aller en avant.»

«La Duchesse a été, de chez l'Empereur, chez l'Impératrice; et bien loin de trouver là la femme de Pilate, elle a trouvé encore plus de vivacité, de colère contre la soi-disant ingratitude du clergé, encore plus d'entraînement vers la pente fatale, malgré un grand fond d'inquiétude.»